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Economie

Filières agricoles en Tunisie : Des équilibres fragiles face aux tensions du marché

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  • 7 mai 2026
  • 4 min de lecture
Filières agricoles en Tunisie : Des équilibres fragiles face aux tensions du marché

Les filières agricoles tunisiennes révèlent des fragilités structurelles persistantes, marquées par l’instabilité des marchés, les limites de la production et des mécanismes de régulation jugés insuffisants. De la tomate, pilier historique de l’agroalimentaire national, aux viandes blanches, les déséquilibres se multiplient et interrogent la capacité du système à assurer une stabilité durable des prix et des approvisionnements.

La Presse — Plusieurs experts et responsables du secteur dressent le même constat : les filières agricoles tunisiennes restent marquées par des déséquilibres structurels, amplifiés par des difficultés de régulation et de planification.

Houssem Bounani, expert économique, rappelle d’abord que la Tunisie entretient une relation ancienne avec la tomate et sa transformation. «La première unité de transformation remonte à 1903, dans la région du Sahel», souligne-t-il. Aujourd’hui, le pays figure parmi les plus grands consommateurs de concentré de tomate au monde, avec une consommation estimée à près de 100.000 t par an.

Pour l’expert, cette filière est directement liée à la sécurité alimentaire nationale. Mais elle reste fragile : certaines années enregistrent de fortes baisses de production, voire des ruptures d’approvisionnement. Il insiste sur un point central : la fiabilité des données. «Une préoccupation majeure réside dans la qualité des statistiques communiquées aux autorités publiques», explique-t-il, estimant que des chiffres inexacts faussent la lecture du marché et compliquent la prise de décision.

Le marché de la tomate est ainsi décrit comme instable et fortement fluctuant, parfois qualifié de « marché en dégradation », marqué par des déséquilibres structurels et un encadrement insuffisant. Selon lui, le problème est aussi organisationnel: le système de production agricole et celui de transformation industrielle restent insuffisamment intégrés, malgré une interdépendance forte entre agriculteurs, transformateurs et acteurs financiers.

La filière repose pourtant sur une base importante : environ 20.000 agriculteurs y sont impliqués, dont près de 17.000 petits exploitants. Mais cette fragmentation engendre des difficultés d’organisation et d’accès au financement. L’expert est catégorique : « L’agriculteur demeure le maillon le plus vulnérable de la chaîne de valeur ». À cela s’ajoutent les effets du changement climatique, qui accentuent les incertitudes sur la production, ainsi que des variations saisonnières marquées entre juin et novembre, impactant directement les rendements.

Les déséquilibres apparaissent également au niveau de la distribution, avec des hausses de prix et une forte volatilité traduisant des tensions entre offre et demande. Pour Houssem Bounani, ces éléments révèlent les limites du système actuel.

Dans un autre registre, l’ancien secrétaire d’Etat au Commerce intérieur, Samir Bechouel, alerte sur les dysfonctionnements du secteur des viandes blanches, particulièrement après la hausse des prix observée sur les marchés. Il estime nécessaire une réorganisation profonde de la filière et va jusqu’à déclarer : « Le système de production doit être retiré des mains des opérateurs du secteur et replacé sous la tutelle du ministère de l’Agriculture », accusant certains acteurs de privilégier leurs intérêts propres.

Selon lui, la situation actuelle est le résultat de plusieurs facteurs, notamment des maladies ayant touché le cheptel avicole, entraînant une baisse de production et une tension accrue sur les prix. Cette contraction de l’offre a favorisé une inflation difficile à maîtriser, d’autant que les autorités peinent à faire respecter les prix de référence face à l’augmentation des coûts de production.

Samir Bechouel pointe également l’absence de programmation structurée du secteur. Il rappelle qu’auparavant, la planification relevait de l’administration, alors qu’elle est aujourd’hui largement laissée aux opérateurs, ce qui aurait contribué à la perte de contrôle des équilibres du marché.

Pour lui, une règle doit s’imposer : l’alignement des prix sur les coûts réels de production. « Toute fixation artificielle des prix engendre des perturbations», estime-t-il, appelant à une meilleure concertation entre les acteurs afin de définir des prix équilibrés, conciliant viabilité économique et protection du pouvoir d’achat.

Enfin, il plaide pour des mesures complémentaires : le recours ponctuel à l’importation afin d’atténuer les tensions sur le marché, notamment pour répondre aux besoins du secteur touristique, ainsi que le renforcement des capacités de stockage. Le développement de la chaîne du froid apparaît, selon lui, essentiel pour stabiliser l’offre et réduire la volatilité des prix, en particulier pour des produits comme le poulet et l’escalope.

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Auteur

Sabrine AHMED

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