Malek Gabsi, auteur de «Au bord du départ, au cœur de l’Espoir» : «Pour moi, c’était urgent de parler maintenant»
Malek Gabsi, 15 ans, partage, au fil des pages, une vision optimiste et pleine d’espoir sur une jeunesse tunisienne aux prises à des doutes, aux fuites, aux aléas de l’époque. Créative et tenace, sa génération et celles qui ont précédé continuent de le fasciner. « Au bord du départ, au cœur de l’espoir », publié aux Editions « Arabesques », incite à l’ouverture, tout en entretenant l’appartenance à la Tunisie.
La Presse— Tu n’as que 15 ans, et tu choisis d’écrire sur un sujet aussi consistant que la double identité, le vécu entre deux rives, le partir, l’exil, ou rester dans son pays. D’où vient cette urgence d’écrire ?
Au début, le retour en Tunisie me faisait un peu peur. J’avais beaucoup de questions, du stress aussi, et l’écriture m’a aidé à me libérer et à mettre des mots sur ce que je ressentais.
En découvrant le pays au quotidien, sa beauté mais aussi la réalité que vivent beaucoup de jeunes ici par rapport aux jeunes en France, j’ai commencé à écrire de plus en plus et, petit à petit, j’ai organisé mes idées et le livre est né. J’avais envie de montrer une autre image de la Tunisie à mes amis en France, mais aussi de parler aux jeunes Tunisiens.
Parce que parfois on ne se rend pas compte de la richesse de notre pays ou de ce que vivent vraiment les jeunes. Je ne prétends pas parler au nom de toute une génération, mais je pense qu’un jeune peut parfois mieux comprendre ce que vivent les autres jeunes. Donc ce livre, c’est surtout un partage de ressentis, avec beaucoup de sincérité et aussi beaucoup d’espoir malgré les difficultés.
Le titre de ton livre évoque une tension forte : « Au bord du départ » mais “au cœur de l’espoir”. Est-ce que ta génération est partagée entre ces deux sentiments ?
Oui, je pense que ma génération est partagée entre ces deux sentiments. D’un côté, il y a ce sentiment d’être « au bord du départ ». Beaucoup de jeunes doutent et hésitent. On voit constamment des vies qui semblent meilleures ailleurs, des réussites et des opportunités à l’étranger, alors on finit parfois par croire que, pour réussir, il faut forcément partir. Il y a comme une pression invisible qui pousse beaucoup de jeunes à regarder vers l’autre rive.
Mais, de l’autre côté, on reste aussi « au cœur de l’espoir ». Beaucoup de jeunes ont encore envie de réussir ici, chez eux, et de construire quelque chose pour leur pays. Parfois, il suffit d’un projet, d’une opportunité ou simplement que quelqu’un nous fasse confiance pour redonner envie d’y croire. Au final, l’espoir, c’est de penser que la Tunisie peut devenir un vrai pays d’avenir pour les jeunes, et pas seulement un endroit qu’on rêve de quitter pour réussir.
En écrivant ce livre, te considères-tu comme un témoin, un porte-parole… ou simplement un jeune qui essaie de comprendre ce qui lui arrive et ce qui arrive autour de lui ? Quelle place donnes-tu à ta propre voix dans ce récit ?
Je pense que je suis un peu tout ça à la fois. Je suis témoin de ce que vivent beaucoup de jeunes aujourd’hui, leurs doutes, leurs frustrations mais aussi leurs espoirs. J’ai aussi voulu être une voix qui parle de ces réalités avec sincérité, à travers mon regard de jeune. Mais, en même temps, je continue moi aussi à essayer de comprendre beaucoup de choses sur ma génération, sur la société et sur l’avenir qu’on veut construire. À travers ce livre, je cherche surtout à faire réfléchir, à ouvrir des discussions et peut-être participer, à mon niveau, à faire évoluer certaines choses. Parce que je pense que beaucoup de jeunes ont des choses à dire aujourd’hui, mais qu’on ne les écoute pas toujours assez.
Ta propre expérience ainsi que ton vécu actuel ont-ils nourri ton écriture ?
Oui, énormément. C’est même le point de départ du livre. Le livre a d’ailleurs une base autobiographique avant de devenir un essai réflexif sur la jeunesse et la Tunisie. Mon histoire personnelle m’a permis de vivre l’aventure du déménagement, de la découverte d’un nouveau pays, d’une nouvelle façon de vivre et d’un grand enrichissement culturel. C’est grâce à tout ça que j’ai pu observer les différences entre les jeunes en Tunisie et en France, leurs difficultés, leurs doutes, leurs rêves mais aussi leurs façons de voir l’avenir. Et puis il y a aussi toutes les discussions avec les jeunes autour de moi, ce que je vois au quotidien et les questions que je me pose moi-même. Tout ça a naturellement nourri mon écriture et rendu le livre personnel et sincère.
À 15 ans, on est souvent encore dans les rêves. Toi, tu écris déjà sur les rêves d’après, les ambitions en devenir et mets en valeur l’importance de notre Tunisie. Ta génération grandit-elle trop vite ou est–elle plus soucieuse que les précédentes ?
Oui, je pense que ma génération grandit plus vite et qu’elle est aussi plus soucieuse que les générations précédentes. Avec l’ère du numérique, nous les jeunes, avons accès à tout ce qui se passe dans le monde et on compare énormément nos vies et nos parcours. On voit des jeunes réussir très tôt, créer, entreprendre, voyager, devenir influents… donc forcément ça nous pousse à vouloir avancer vite nous aussi et à suivre ces modèles qui nous font rêver. Je pense surtout que notre génération a compris que le monde devient plus difficile et plus compétitif, et que ce sera un peu “premier arrivé, premier servi”. Alors, on réfléchit plus tôt à notre avenir et on a envie d’agir au lieu d’attendre que les choses arrivent toutes seules. Ça crée parfois de la pression, mais aussi plus de maturité. Et même si le livre part avant tout de mon vécu personnel et de mon regard, je pense que beaucoup de jeunes peuvent se reconnaître dans les questions, les doutes ou les émotions qu’il aborde.
Ton livre traite d’axes importants : partir urgemment pour réussir, se permettre de revenir en Tunisie parce qu’on a les privilèges nécessaires d’aller et revenir quand on veut, se permettre de rester au pays parce qu’on a les ressources vitales d’y vivre décemment. Ta prise de parole pousse-t-elle certains de tes lecteurs à prendre conscience de leurs privilèges ?
Oui, je pense. J’essaie justement de montrer que beaucoup de choses qu’on considère normales peuvent en réalité être des privilèges. Pouvoir partir étudier, revenir quand on veut, avoir plusieurs choix pour son avenir… ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais j’essaie aussi de montrer qu’il ne faut pas idéaliser la vie à l’étranger. Ceux qui partent ne vivent pas forcément plus facilement et traversent parfois beaucoup de solitude, de sacrifices ou de difficultés qu’on ne voit pas toujours. Et à l’inverse, ceux qui ont la chance de vivre dans leur pays, entourés de leur famille et de leurs repères, ne réalisent pas toujours que c’est une chance. Donc oui, j’espère que le livre poussera un peu les lecteurs à prendre du recul sur leur propre situation et à avoir plus de compréhension et de solidarité les uns envers les autres.
L’espoir est au cœur de ton titre. Où le trouves-tu aujourd’hui, en Tunisie ? Dans les jeunes ? Dans les initiatives ? Dans tout ? Ou dans un Ailleurs ?
Je trouve surtout l’espoir dans les jeunes. Mon livre parle des difficultés, mais il parle aussi beaucoup des réussites, des progrès et des personnes qui continuent à avancer malgré tout. Dans certains chapitres, j’évoque cette Tunisie où beaucoup de gens essayent encore de créer des choses et d’avancer. Je parle de jeunes, de projets, d’initiatives et de personnes qui se battent chaque jour pour construire quelque chose, parfois discrètement, sans forcément être mises en avant. Donc pour moi, l’espoir existe encore.
Le pays avance peut-être à son rythme, parfois lentement, mais il avance quand même. Et je pense que les jeunes sont l’un des plus grands moteurs de cette avancée, qu’ils restent en Tunisie ou qu’ils partent à l’étranger, parce qu’au final ce sont eux qui construiront le pays de demain. Je ne suis pas contre le fait de partir ailleurs. Ça peut apporter beaucoup d’expérience, de savoir-faire et ouvrir l’esprit. Le plus important, c’est de garder un lien avec son pays. Et puis je pense que tant qu’il y a des jeunes qui continuent à réfléchir, à rêver et à vouloir améliorer les choses au lieu d’abandonner, il y a encore de l’espoir.
Peut-on dire que ce livre est une prise de parole ponctuelle face à une époque qui urge?
Franchement, oui, pour moi, c’était urgent de parler maintenant. J’ai 15 ans et j’avais envie d’écrire ce que je voyais et ce que beaucoup de jeunes ressentaient autour de moi avant que ce malaise ne devienne normal.
En vivant ici, j’ai rencontré plein de jeunes avec énormément de talent, d’idées et d’envie, mais qui commencent parfois à perdre confiance ou à penser que leur avenir se trouve forcément ailleurs. Donc à travers ce livre, j’avais envie de dire qu’il ne faut pas abandonner trop vite, et qu’il existe encore des raisons d’espérer et de construire des choses ici aussi. C’est ma façon d’essayer de rallumer l’étincelle avant que la distance entre les jeunes et leur pays ne devienne trop grande et que certains finissent par baisser les bras.

