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Éducation : Les réformes éducatives à l’épreuve de la réalité

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  • 14 mai 2026
  • 6 min de lecture
Éducation : Les réformes éducatives à l’épreuve de la réalité

Alors que le Président de la République, Kaïs Saïed, appelle à garantir une éducation accessible à tous dans des conditions d’égalité réelle, le débat sur l’avenir de l’école tunisienne refait surface. Héritière d’une longue tradition de réformes engagées depuis l’indépendance, l’institution scolaire traverse aujourd’hui une crise profonde qui relance la question d’un nouveau projet éducatif national.

La Presse — Lors d’une réunion consacrée au secteur de l’éducation et de la formation, le Président de la République, Kaïs Saïed, a rappelé que l’avenir de la Tunisie demeure étroitement lié à l’édification d’un système éducatif national fondé sur l’égalité des chances, non seulement dans les textes de loi, mais également dans leur application effective sur le terrain. Une déclaration qui remet au centre du débat national la question de l’école tunisienne, de son rôle historique et des défis auxquels elle fait face aujourd’hui.

L’école tunisienne, moteur de promotion sociale

Depuis les premières années de l’indépendance, la Tunisie a fait le choix stratégique de l’« éducation pour tous ». Cette orientation a permis à l’école publique de jouer pleinement son rôle d’ascenseur social. Grâce à la généralisation de l’enseignement, à sa gratuité et à son ouverture à toutes les régions du pays, des générations de Tunisiens ont pu accéder au savoir, améliorer leurs conditions de vie et participer à l’édification de l’État national moderne.

L’école tunisienne fut ainsi l’un des piliers majeurs du projet national porté par le président Bourguiba après l’indépendance : former un citoyen instruit, ouvert sur son environnement et capable de contribuer au développement économique et social du pays.

Mais aujourd’hui, face à la montée des inégalités scolaires, à la dégradation des infrastructures, à l’augmentation du décrochage scolaire et aux difficultés de gouvernance du secteur, le débat sur la réforme de l’éducation revient avec insistance.

Des réformes successives depuis l’indépendance

Pour comprendre la situation actuelle, il convient de revenir sur les grandes étapes qui ont façonné le système éducatif tunisien depuis 1956.

La première grande réforme remonte à novembre 1958. Elle avait pour objectif principal la tunisification de l’enseignement et la mise en place d’une école nationale unifiée. Cette loi fondatrice reposait sur plusieurs principes essentiels : gratuité de l’enseignement à tous les niveaux, obligation scolaire dès l’âge de six ans et égalité d’accès entre filles et garçons, sans distinction sociale ou religieuse.

Cette réforme a constitué une rupture majeure avec le système hérité du protectorat et a permis de démocratiser progressivement l’accès à l’éducation.

La deuxième réforme, adoptée en juillet 1991, est venue consolider les acquis de la première tout en introduisant de nouveaux choix pédagogiques. Elle a instauré l’enseignement de base et introduit la pédagogie par objectifs, avec l’ambition de développer chez l’élève l’esprit civique, l’ouverture sur la modernité et l’attachement aux valeurs universelles.

La réforme de 2002 et le projet de « l’École de demain »

La troisième grande étape fut la loi d’orientation sur l’éducation et l’enseignement scolaire de juillet 2002, toujours en vigueur aujourd’hui. Cette réforme occupe une place particulière dans l’histoire de l’école tunisienne, car elle s’est construite autour d’un vaste projet baptisé « l’École de demain ».

Contrairement à certaines réformes élaborées dans l’urgence, ce projet avait été préparé durant plusieurs années à travers des ateliers, des conférences internationales et de larges consultations régionales et nationales. Des spécialistes tunisiens et étrangers de l’éducation y avaient participé, avec l’objectif d’aboutir à une vision consensuelle de l’école du futur.

Le projet assignait à l’institution scolaire trois missions fondamentales : éduquer, instruire et qualifier. L’idée centrale était que l’école ne devait pas seulement transmettre des connaissances, mais également former des citoyens capables d’agir, de travailler, de vivre ensemble et de s’adapter aux mutations du monde moderne.

Dans cette logique, plusieurs principes structurants furent retenus :

• l’éducation comme priorité nationale absolue ;

• l’élève placé au centre de l’action éducative ;

• la transmission des valeurs citoyennes, de la tolérance et de la culture du travail ;

• l’ouverture sur la modernité et les technologies ;

• le renforcement de l’évaluation et de la qualité ;

• la promotion de la recherche et de l’innovation pédagogiques.

La réforme fut accompagnée d’un programme de mise en œuvre couvrant la période 2002-2007. Ce document définissait les étapes de réalisation de la réforme et servait de véritable feuille de route aux responsables du secteur.

Une réforme inachevée

Cependant, malgré l’importance des objectifs annoncés, le processus de réforme n’a jamais bénéficié d’une évaluation approfondie et rigoureuse permettant de mesurer les acquis réels, d’identifier les insuffisances et de corriger les dysfonctionnements.

Plus encore, après 2007, aucun programme global n’a véritablement pris le relais pour poursuivre et actualiser les transformations engagées. Or, le 11e plan de développement (2007-2011) avait fixé plusieurs priorités — lutte contre l’échec scolaire, amélioration de la qualité de l’enseignement, promotion du numérique et modernisation de la vie scolaire.

Depuis, le secteur éducatif semble évoluer au gré des urgences et des changements ministériels, sans vision stratégique durable ni consensus national clair autour des priorités de l’école tunisienne.

Entre crise de confiance et nécessité de refondation

Aujourd’hui, le constat est largement partagé : les performances du système éducatif ne répondent plus aux attentes de la société. La baisse du niveau scolaire, les disparités régionales, les difficultés de l’université publique, l’inadéquation entre formation et emploi ainsi que l’affaiblissement du rôle éducatif de l’école alimentent une profonde crise de confiance.

Pour autant, la question n’est pas de faire table rase du passé. Toutes les grandes réformes éducatives tunisiennes se sont construites sur les acquis des précédentes. L’enjeu est plutôt de procéder à une évaluation lucide et scientifique des politiques menées afin de préserver les acquis fondamentaux de l’école publique tout en l’adaptant aux exigences du XXIe siècle.

Les déclarations du Président de la République replacent ainsi l’éducation au cœur du projet national. Reste désormais à transformer cette volonté politique en une réforme cohérente, durable et capable de redonner à l’école tunisienne son rôle historique: celui d’un espace d’égalité, de savoir et de promotion sociale.
A suivre…

Brahim Oueslati

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Auteur

La Presse

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