On nous écrit – « La grande illusion », film de Fethi Kemicha (Faucon d’or au FIFAK 1973) : Un homme traverse la mémoire et disparaît !
Ce court-métrage intitulé « La Grande Illusion » est un joyau oublié du cinéma tunisien des années 1970, où s’entrelacent mémoire coloniale, religiosité, dérive mentale et esthétique néoréaliste. Il dit beaucoup en peu de mots, et ce qu’il dit s’imprime dans la chair du silence.
Le Fifak s’inscrit comme l’un des rendez-vous culturels majeurs du cinéma amateur en Afrique et dans le monde arabe, depuis sa création en 1964. À cette époque, il devient un véritable terrain d’expression pour une jeunesse en quête de voix propres et de nouvelles formes de narration. Il contribue à faire émerger des regards cinématographiques engagés et innovants.
Derrière cette mémoire collective, le Fifak continue aussi de vivre à travers des trajectoires individuelles, parfois oubliées, mais toujours profondément marquantes. Fethi Kemicha est aujourd’hui une figure discrète, pourtant l’un des lauréats du Fifak, représentant le Club des cinéastes amateurs de Kairouan. Son court-métrage « La Grande Illusion » est un joyau oublié du cinéma tunisien des années 1970, où s’entrelacent mémoire coloniale, religiosité, dérive mentale et esthétique néoréaliste. Il dit beaucoup en peu de mots, et ce qu’il dit s’imprime dans la chair du silence.
Tourné en 1973, le film s’ouvre sur une Tunisie silencieuse, déjà habitée par ses fantômes. Ceux des anciens combattants nord-africains revenus de la guerre sans jamais revenir dans l’Histoire. Assis dans les cafés, ils parlent encore de Versailles, du Louvre, des champs de bataille européens, comme si la gloire était restée coincée quelque part entre deux continents.
Ici, le cinéma regarde sans interrompre. Le personnage principal dans le film n’a pas de nom. Il sera « M ». Juste une présence qui insiste. Un homme avance entre les tombes. Puis dans les rues. Puis dans la cour d’une mosquée. Il ne raconte rien. Mais tout autour de lui raconte pour lui. Plans réels, visages non professionnels, lumière sèche : le néoréalisme devient une matière. Mais très vite, quelque chose déraille. Le réel se met à rêver. Cet homme se voit soldat alors qu’il ne l’est plus. Ou peut-être ne l’a-t-il jamais cessé d’être. Les rues deviennent des champs de bataille intérieurs. Les voix se superposent. L’esprit de M, gardien de la grande mosquée de Kairouan, oscille entre le discours d’un guide touristique, qui célèbre les grandes figures de l’histoire islamique, et celui de M. lui-même, qui murmure une autre grandeur, plus trouble, plus contradictoire : celle d’avoir servi un empire qui ne l’a jamais regardé.
Entre les deux récits, il y a un vide.
C’est là que tout commence.
À travers cette figure solitaire, le film semble relire les pages effacées du Portrait du colonisé d’Albert Memmi : celles où le colonisé devenu indépendant peine à se réinventer, prisonnier des images forgées par l’oppresseur. Mais le film dépasse la théorie et provoque un vacillement. Le protagoniste glisse. Par moments, il parle comme un prophète. Par moments, il se tait comme un enfant perdu. Il convoque des figures de gloire, des armées invisibles, des victoires impossibles. Et soudain, la scène bascule : ce n’est plus un souvenir, c’est une hallucination collective. Le film ne choisit jamais entre lucidité et délire.
Il laisse les deux coexister dans un même visage.
Quelque part entre la mosquée de Kairouan et un cimetière sans époque, la mémoire devient une maladie douce. Une possession. On pense à Messadi, à ces hommes traversés par des forces qui les dépassent, où résonne un profond questionnement existentiel, à ces figures qui ne vivent plus l’Histoire mais la rejouent malgré elles. Dans As-Sudd, l’homme face à l’Histoire finit par se confondre avec ses propres symboles. Le personnage du film n’habite plus le temps : il en devient la répétition. Et plus il parle, plus il disparaît. Le miroir revient souvent, cassé et fragmenté. Il cesse d’être un objet pour devenir une condition. L’identité n’est plus une forme unifiée, mais une constellation d’éclats.
Au début du film, il marche seul. À la fin, il marche seul aussi.
Rien n’a changé.
Sauf que maintenant, on comprend : il ne marche pas dans une ville. Il marche dans une mémoire qui ne lui appartient plus. Et quand le générique arrive, on se surprend à revoir défiler, en boucle, cette silhouette. Ce « combattant » sans guerre, devenu acteur d’une mascarade figée.
Tout le film est là : dans ce lent effacement d’un homme que l’Histoire a traversé, et qui ne vit plus que dans l’écho d’une gloire usée. Ce film en dit long sur une génération, un pouvoir, une image de soi fissurée. C’est une œuvre discrète qui s’infiltre
Fadoua MEDALLEL
Cinéphile tunisienne



