Consommation : Les mauvaises habitudes ont la peau dure
A chaque alerte, un «responsable» montre le bout de son nez et nous livre une explication qui ne justifie rien du tout et conclut doctement qu’il «faudrait revoir les circuits de distribution». Ceux qui oublient que ce genre de conclusions a été évoqué des centaines de fois, nos collections sont à leur disposition. Ce qui signifie que ces tirades récitées sous différentes formes n’ont servi à rien.
La Presse — Les raisons? Il ne faudrait pas être grand clerc pour les deviner. Citons seulement une: on n’a pas encore pris les choses avec le sérieux qu’impose la gravité de la situation.
Dans cette lutte de tous les jours, il ne faut en aucun cas baisser la garde, fermer l’œil. La spéculation possède des réseaux bien en ligne, des négociateurs bien introduits qui connaissent la situation de toutes leurs futures victimes, des moyens de transport de différents calibres, des dépôts clandestins installés dans les agglomérations, des points de vente sûrs et bien placés, des hommes à leur solde qui servent de fusibles, etc. Toute cette organisation, personne ne peut la vaincre avec des discours redondants et dépassés. Il faut des moyens et surtout un plan d’action.
On a commencé à mettre en place la digitalisation des marchés de gros. Très bien. Mais avant ces marchés, il y a les producteurs. Ces derniers n’arrêtent pas de se plaindre pour la bonne raison qu’ils évoquent des frais qu’ils ne réussissent pas à récupérer et sont de ce fait obligés de vendre à un prix dérisoire.
Prenons l’exemple des abricots évoqué dernièrement dans nos colonnes. On parle d’une production nationale de 40.000 tonnes. La moitié est destinée à l’exportation, le reste sera écoulé sur le marché local. Les producteurs ont cédé le kilogramme entre un dinar et un dinar cinq cents millimes. Les premiers jours, ce fruit s’est vendu à Tunis à six dinars le kilo et non pas quatre dinars, aussi bien dans les grandes surfaces que sur les étalages des marchés. Par quel miracle?
L’agriculteur, maillon faible, n’a rien à voir avec cette spéculation. Comment ces abricots ont-ils atteint ce prix et à combien les a-t-on facturés au niveau des marchés de gros?
La réponse dévoile une bonne partie du cheminement de ce produit et confirme que la spéculation a pleinement joué étant donné que deux jours après, le prix à dégringolé, soit deux dinars le kilo. Les abricots se gâtent vite et il est difficile de les conserver. Ce raisonnement est valable pour les pêches plates.
Les cerises que le producteur vend à un prix situé entre 15 et 20 dinars mais que le consommateur trouve affiché à soixante dinars. Considérant la bonne saison qui a favorisé toutes les cultures, ce prix est exagéré. Comment l’a-t-on fixé et à partir de quels paramètres ?
Le responsable «appelle à une meilleure régulation des circuits de commercialisation afin de réduire l’écart entre les prix à la production et ceux pratiqués à la consommation». Oui mais étant donné que c’est un responsable, c’est de lui que devrait venir la solution. Le fait de souffler des lapalissades n’a jamais rien résolu.
Pourtant, la lutte contre la spéculation, surtout alimentaire, bat son plein. Tel que l’a précisé la Direction générale de la sûreté nationale, « la poursuite des opérations sécuritaires visant à lutter contre la spéculation, le monopole, la hausse artificielle des prix et les circuits de distribution illégaux ». Des tonnes et des tonnes de produits propres ou impropres à la consommation sont saisies à longueur d’année. Des procès-verbaux sont régulièrement dressés, des dépôts clandestins sont débusqués de manière régulière, des peines sont appliquées, mais ce mélange de mesures répressives, de régulation des marchés et de surveillance des circuits de distribution pour assurer la stabilité des prix, s’ils ont permis de limiter les dégâts, n’ont pas encore permis une prise en main pleine et entière de ce problème.
Les spéculateurs, il est vrai, ont eu le temps de s’installer, de noyauter et de mettre en place leurs réseaux. Pour tout démonter, il faudrait, en plus des mesures coercitives, imposer la transparence sur les prix pour éviter la hausse artificielle. Là, le contrôle direct des marchés et des espaces de vente se doivent d’être plus rigoureux. Ce n’est pas le cas et en offrant ces lieux où se déploient aisément les agissements spéculateurs, on ne pourra jamais atteindre les objectifs fixés. Qui bloque la transformation de ces marchés (qui sont d’ailleurs très nombreux) en lieux sécurisés ?
La sécurisation des circuits de distribution pour empêcher la rétention de marchandises et la mainmise sur les quantités à mettre en vente est également un handicap. D’où l’obligation de dresser une carte d’implantation des chambres frigorifiques et des dépôts.
Et pour finir, l’encouragement de la production locale pour réduire la dépendance et limiter l’impact des spéculateurs, constitue un moyen incomparable pour brouiller les cartes de ces hors-la-loi. Là, le rôle des autorités compétentes, agriculture, commerce et intérieur, est incontournable. Pour encourager les producteurs, il faudrait les aider à échapper à l’emprise des spéculateurs qui leur offrent de l’argent comptant. Pour qu’ils trouvent leur compte, il est tout indiqué de leur donner le moyen de s’en tirer. Tel qu’on l’a fait dans le secteur des dattes cette année. Des points de vente contrôlés dans tous les gouvernorats, des prix fixés à l’avance, la présence des producteurs et non des spéculateurs, une qualité irréprochable ont permis d’écouler de grosses quantités sur le marché local. Sans que cela empiète sur l’exportation qui a atteint des records en volume et en valeur.
Les producteurs ont de ce fait écoulé une bonne partie de leur production. Les Tunisiens ont consommé les dattes de leur pays à des prix très abordables et on n’a pratiquement pas entendu de réclamation de la part des producteurs en dépit d’une récolte record.
D’ailleurs à ce propos, il serait tout indiqué de procéder au bilan de la saison, pour dégager les lieux de stockage pour la récolte qui s’annonce et bloquer l’actuelle spirale des prix amorcée depuis quelques semaines.
Décidément, les mauvaises habitudes ont la peau dure



