Quand la sécurité s’apparente à l’anéantissement
A lors que depuis longtemps, il y a un silence généralisé sur la situation à Gaza, il se trouve qu’il y a des mots qui, prononcés depuis les tribunes du pouvoir, révèlent moins une stratégie qu’une tragédie morale. Lorsque Netanyahou, gonflé d’orgueil et de suffisance, affirme qu’il contrôle désormais 60 % du territoire de Gaza et que le Hamas est «à sa merci», il parle de cartes, de lignes, de contrôle territorial, de sécurité militaire. Mais derrière cette géographie froide, il y a une autre réalité: celle d’une population enfermée dans une bande de terre ravagée, où l’on meurt chaque jour de faim, de soif, d’épidémies et d’abandon.
Le langage du boucher de Gaza est celui de la domination totale ; les couleurs des lignes, le passage du jaune à l’orange dessinent sur les écrans des avancées tactiques, des zones sécurisées, des périmètres d’occupation. Pourtant, pour les Gazaouis, ces lignes ne sont pas des abstractions militaires : elles traversent des ruines, des écoles éventrées, des hôpitaux sans médicaments, des quartiers où les enfants cherchent de l’eau parmi les gravats. Elles découpent la survie elle-même.
Que signifie «garantir que Gaza ne représentera plus jamais une menace» lorsque cette enclave n’est déjà plus qu’un territoire exsangue ? Depuis des mois, les rapports humanitaires décrivent un désastre sans précédent: malnutrition massive, réseaux d’assainissement détruits, propagation de maladies infectieuses, retour de pathologies que l’on croyait éradiquées depuis des décennies. Même les rats deviennent vecteurs de contamination dans des camps surpeuplés où les déchets s’accumulent et où les cadavres ont parfois attendu des jours avant d’être ensevelis. Ce n’est plus seulement une guerre ; c’est l’effondrement méthodique des conditions élémentaires de la vie humaine.
Et pourtant, le discours officiel continue d’employer les mots «précision», «sécurité», «nécessité». Comme si la destruction pouvait être rendue acceptable par la rhétorique technocratique. Comme si les chiffres (60 % du territoire, 72.700 morts) n’étaient que des données stratégiques et non des existences pulvérisées. À force de parler de Gaza comme d’un problème militaire, on a fini par effacer les Gazaouis eux-mêmes.
La communauté internationale porte aussi une part accablante de responsabilité. Depuis des mois, les condamnations prudentes alternent avec l’impuissance diplomatique. Les appels au cessez-le-feu se succèdent tandis que les bombes, le siège et la famine continuent (le Liban subit encore les frappes sionistes pendant la trêve de 45 jours). On débat de corridors humanitaires alors que l’essentiel devrait être affirmé clairement : aucune raison d’État, aucune vengeance historique ne peut justifier la destruction progressive d’un peuple pris au piège.
Le plus inquiétant est peut-être cette banalisation du désastre. On s’habitue aux images de maigreur, aux enfants hagards, aux hôpitaux plongés dans le noir. On s’habitue aux statistiques de morts. Le discours de Netanyahou participe de cette normalisation : il transforme une catastrophe humaine en simple opération de contrôle territorial.
Nous l’avons dit, nous le répétons, Gaza n’est pas un espace vide à neutraliser ; c’est une terre habitée par des êtres humains dont la souffrance, aujourd’hui, accuse la conscience du monde entier.



