A l’approche de l’Aïd al-Adha, les points de vente des moutons de sacrifice retrouvent leur animation saisonnière habituelle, ou se mêlent les voix des vendeurs aux bêlement des moutons, illustrant les préparatifs des Tunisiens pour cette fete religieuse et sociale.
Cette année, une vague de hausse des prix des moutons de sacrifice plane sur les préparatifs des ménages Tunisiens, alors que les citoyens se plaignent d’une baisse de leur pouvoir d’achat et des difficultés à faire face au coût élevé de cette fête qui constitue le pic des saisons de consommation pour les familles tunisiennes.
Dès les premières heures du matin, les points de vente des moutons de sacrifice enregistrent un mouvement ininterrompu. Des camions chargés de moutons s’alignent le long des routes, tandis que les citoyens se déplacent d’un vendeur à l’autre pour examiner les bêtes, comparer les prix et évaluer les poids.
Entre l’odeur du foin et la poussière soulevée par les déplacements du troupeau, les acheteurs potentiels s’affairent à inspecter les moutons, à vérifier leur état de santé et leur taille, et entamer de longues négociations sur le prix. Chaque partie tentant d’obtenir le « dernier mot » permettant de conclure la vente.
Certains vendeurs cherchent à séduire les clients en vantant les qualités de la race ou en insistant sur la qualité de l’élevage, pendant que les citoyens continuent de se déplacer d’une « Rahba » à l’autre dans l’espoir de trouver un mouton
de sacrifice à un prix adapté à leur pouvoir d’achat.
Des prix variant entre tarifs de référence et ceux pratiqués sur le marché
Entre ceux qui se contentent de demander les prix et ceux qui décident d’engager de longues négociations dans l’espoir d’une réduction, la cherté des moutons de sacrifice s’impose fortement dans les espaces de vente.
Dès qu’un acheteur s’approche d’un mouton qui lui semble adapté par sa taille ou sa race, la conversation bascule rapidement vers une discussion sur le prix, au milieu de tentatives répétées pour parvenir à un prix « raisonnable » pour les deux parties.
Les données officielles révèlent que le prix de référence dans les points de vente organisés est compris entre 23,8 et 27 dinars par kilo vif, selon le poids de l’animal. Cependant, les prix pratiqués dans plusieurs marchés libres dépassent ces niveaux dans de nombreux cas.
Le prix de certains animaux de taille moyenne a ainsi dépassé les 1700 dinars, tandis que les prix des moutons de grande taille, qui attirent l’attention de la plupart des familles, ont atteint 3000 dinars dans certains points de vente.
Les prix des petits moutons partent d’environ 800 dinars, tandis que les prix des animaux de taille moyenne varient entre 1400 et 1700 dinars, dépassant les 2000 dinars pour les moutons de plus grande taille, selon la race, le point de vente et la méthode d’élevage, a constaté l’Agence TAP.
Les professionnels du secteur estiment que les prix moyens enregistrés cette saison dépassent les niveaux de nombreuses saisons précédentes, en raison de la hausse du coût des aliments pour bétail, du transport et des soins vétérinaires.
Les citoyens entre désir de perpétuer la tradition et poids des coûts.
Des citoyens interrogés dans différentes régions ont exprimé leur profond mécontentement face à la flambée des prix des moutons du sacrifice exposés dans les Rahbas, estimant que ces tarifs dépassent largement les capacités financières des familles, a un moment où le pouvoir d’achat des citoyens connait une érosion continue, parallèlement à la hausse des dépenses quotidiennes.
Alors que certains continuent de parcourir les points de vente dans l’espoir de dénicher une bête à un prix abordable, d’autres se contentent de négocier les prix avant de repartir en silence.
Jalel, fonctionnaire du secteur public, a estimé que le prix d’un mouton équivaut désormais à un salaire mensuel complet, voire plus, ajoutant que la priorité absolue est aujourd’hui accordée aux dépenses de base comme le logement, l’alimentation et l’éducation.
Pour sa part, Salwa, employée dans le secteur privé, a confié qu’elle avait visité plusieurs marchés sans succès et qu’elle envisageait cette année de s’associer avec un proche pour partager les frais d’un seul sacrifice.
Par contre, de nombreux ménages ont affirmé avoir pris la décision de renoncer à l’achat du mouton pour cette saison et de se contenter d’acquérir de petites quantités de viande, comme c’est le cas pour Mounira, une enseignante, qui a expliqué que le cumul des charges et la cherté de la vie l’empêchaient d’accomplir ce rite cette année.
Ces plaintes sur la flambée des prix des moutons de sacrifice ne sont pas isolées de la conjoncture économique générale, alors que les familles tunisiennes subisssent des pressions financières continues en raison de la hausse du coût de la vie et des produits de première nécessité.
Selon les données fournies par l’Institut national de la statistique (INS), le taux d’inflation à la consommation familiale a augmenté au cours du mois d’avril 2026 atteignant 5,5 %, contre 5% en mars dernier, tirée principalement par la hausse des prix des produits alimentaires de 8,2 %, contre 6,8% le mois précédent.
Il en ressort, également, une hausse de 9,3% pour les articles d’habillement et chaussures, de 19,2 % pour les fruits frais, de 16,1% pour la volaille et la viande de mouton, de 13,5% pour les légumes frais, de 12% pour la viande de bœuf et de 11,9% pour le poisson frais.
Face à ces hausses successives, une large catégorie de Tunisiens se trouve confrontée à des difficultés accrues pour concilier les exigences du quotidien et le coût élevé du mouton du sacrifice, en dépit de l’attachement historique des familles à préserver cette tradition sociale et religieuse.
Les éleveurs justifient la flambée des prix
De l’autre côté du marché aux bestiaux, les éleveurs et les vendeurs défendent les prix pratiqués lors de cette saison, tout en affirmant que le coût d’élevage du bétail a fortement augmenté ces derniers mois, en raison de la hausse des prix des fourrages , des coûts de transport et des soins vétérinaires.
Entre les sacs d’orge empilés et les camions qui ne cessent de transporter les troupeaux d’une région à une autre, un vendeur explique que « le coût d’élevage par tête a nettement augmenté », estimant que les prix actuels « reflètent les dépenses réelles supportées par l’éleveur ».
Plusieurs professionnels indiquent également, que leur marge bénéficiaire a diminué par rapport aux années précédentes, en raison de l’augmentation continue des coûts de production, notamment, pour les petits éleveurs.
De son côté, l’Organisation de défense du consommateur(ODC) souligne que les intermédiaires et les spéculateurs ont contribué à faire grimper les prix sur les marchés, considérant que l’agriculteur ne réalise pas de véritables bénéfices par rapport aux montants payés par les citoyens pour acheter le mouton du sacrifice.
Malgré la flambée des prix … l’affluence se poursuit
Malgré les plaintes de nombreux citoyens liées à la flambée des prix, l’activité commerciale ne s’est pas arrêtée dans les marchés aux bestiaux, où les achats se poursuivent à un rythme variable à l’approche de l’Aïd.
Plusieurs vendeurs indiquent que le rythme des ventes « s’est progressivement amélioré » ces derniers jours, prévoyant que l’activité atteindra son pic à la veille de l’Aïd, « comme c’est le cas chaque année ».
Dans les allées bondées des marchés, des familles circulent entre les rangées , tandis que les enfants tiennent à s’approcher des moutons, à les toucher ou à essayer de choisir le « mouton » qui les accompagnera à la maison dans une ambiance mêlant joie festive et préocupations liées aux prix exprimées par les adultes.
Un citoyen, commerçant de profession, a affirmé avoir acheté son mouton malgré son prix élevé, considérant que « la priorité reste de préserver cette tradition ».
Certains vendeurs considèrent quant à eux que les prix actuels « restent abordables » lorsqu’on les compare aux coûts de production, soulignant que le prix dépend de plusieurs facteurs, notamment, les coûts des fourrages, du transport et des soins vétérinaires, ainsi que la taille et la race du mouton.
En Tunisie, le « mouton de l’Aïd » demeure bien plus qu’un simple animal sacrifié lors d’une fête religieuse . Il représente une partie de la mémoire collective et des traditions sociales transmises de génération en génération.
Dans de nombreux quartiers, les enfants exhibent fièrement leurs moutons décorés de rubans colorés et les promènent entre les voisins, tandis que certaines familles encensent et décorent le mouton dans une atmosphère festive reflétant la spécificité du patrimoine tunisien lié à l’Aïd al-Adha.
Entre les pressions du pouvoir d’achat et la volonté d’une grande partie des Tunisiens de préserver ce rite malgré son coût, se dessine un paysage où se mêlent les considérations économiques et les sentiments sociaux, dans l’attente de ce que révéleront les prochains jours concernant l’évolution des prix et le rythme de l’affluence vers les marchés.



