On nous écrit – Anarchie urbaine et défaillance du contrôle: Quand la vigilance citoyenne supplée l’action publique
Dans plusieurs régions du pays, et particulièrement dans la banlieue nord de Tunis, un constat préoccupant s’impose avec insistance : la multiplication des dépassements et le non-respect manifeste des règles qui encadrent l’espace public. Constructions anarchiques, dégradation du paysage urbain, installations non conformes et gestion approximative des infrastructures traduisent une réalité qui interpelle aussi bien les citoyens que les observateurs avertis.
À La Marsa, des exemples récents illustrent cette dérive. Une construction illégale en front de mer, en totale rupture avec le cachet architectural local, a profondément altéré l’harmonie visuelle du site. De même, certaines installations commerciales, à l’image d’un kiosque implanté sans cohérence avec l’identité du lieu, ont contribué à dénaturer des espaces emblématiques tels que la place du Saf Saf. Ces situations ne relèvent pas d’incidents isolés, mais s’inscrivent dans une dynamique plus large de relâchement des mécanismes de contrôle.
Au-delà de l’urbanisme, d’autres formes de dysfonctionnements témoignent d’un laisser-aller préoccupant : trottoirs dégradés, installations électriques exposant les usagers à des risques évidents, accumulation de déchets, ou encore abus dans la gestion du stationnement. Même des opérations techniques, telles que l’élagage des arbres, sont parfois réalisées de manière anarchique, en dehors des périodes appropriées et sans respect des normes professionnelles.
La gestion des infrastructures routières n’échappe pas à cette logique. L’apparition de ralentisseurs installés sans étude préalable ni conformité réglementaire a, dans certains cas, provoqué des accidents. Ce fut notamment le cas sur la route de La Maâlga à La Marsa, où l’intervention tardive des autorités n’a eu lieu qu’après une mobilisation soutenue de la société civile.
C’est précisément là que réside un paradoxe majeur : face à ces dérives, c’est souvent la société civile qui joue un rôle de vigie. Associations, citoyens engagés et relais médiatiques tirent la sonnette d’alarme, documentent les abus et exercent une pression qui finit, dans de nombreux cas, par contraindre les autorités à réagir. Si cette mobilisation est à saluer, elle ne saurait se substituer durablement aux missions fondamentales des institutions publiques.
La question centrale demeure donc entière : pourquoi les autorités compétentes n’interviennent-elles que de manière réactive, souvent sous la pression, plutôt que proactive et préventive ?
Deux hypothèses, toutes deux préoccupantes, se présentent. Soit ces dépassements échappent à leur vigilance, ce qui révèle une défaillance grave dans les dispositifs de suivi et de contrôle. Soit elles en ont connaissance mais tardent à agir, ce qui soulève des interrogations quant à l’effectivité de l’application de la loi.
Cette situation a d’ailleurs été évoquée au plus haut niveau de l’État, où a été soulignée l’anomalie consistant à voir l’impulsion venir systématiquement de l’Exécutif suprême pour déclencher des actions relevant, en principe, des prérogatives ordinaires de l’administration.
Au-delà des cas spécifiques, c’est donc une problématique structurelle qui se pose : celle de la gouvernance locale, de la responsabilisation des acteurs publics et de la nécessité d’instaurer la culture du respect de la règle. Car il ne s’agit pas uniquement de corriger des dépassements ponctuels, mais de restaurer la crédibilité de l’action publique et la confiance du citoyen.
En définitive, si la société civile mérite d’être saluée pour sa vigilance constante, il est impératif que les autorités compétentes assument pleinement leur rôle. L’État de droit ne peut reposer sur une logique d’alerte permanente des citoyens. Il exige une présence effective, continue et équitable de l’autorité publique sur le terrain.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de remédier aux dérives constatées, mais d’empêcher leur émergence. Cela passe par un renforcement des mécanismes de contrôle, une meilleure coordination des interventions et, surtout, une volonté affirmée de faire respecter la loi, sans exception ni délai.
Leith LAKHOUA Expert en logistique



