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Culture

Gabes Cinéma Fen — « Le Gâteau du Président » (Mamlaket al-qasab) de Hassan Hadi:  Les silences d’un conte sous embargo

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  • 30 avril 2026
  • 5 min de lecture
Gabes Cinéma Fen — « Le Gâteau du Président » (Mamlaket al-qasab) de Hassan Hadi:  Les silences d’un conte sous embargo

Visuellement, on a eu droit à de magnifiques travellings d’ouverture sur les maisons flottantes au milieu des roseaux, à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate. Les marais avec ces décors sont filmés dans une lenteur presque méditative, comme suspendus hors du temps.

La Presse — La section cinéma de Gabès Cinéma Fen déploie une programmation riche et équilibrée, naviguant entre documentaires et fictions à travers plusieurs volets. On y retrouve notamment une sélection de huit longs métrages dans la section Cinéma arabe, trois films au sein du Cinéma du monde, ainsi que huit courts métrages. Le festival propose également une rétrospective consacrée aux œuvres majeures d’Oliver Laxe, des séances spéciales avec au menu «La Voix de Hind Rajab» de Kaouther Ben Hania et «La Liberté en acte» de Hichem Ben Ammar, ainsi qu’un focus Ciné classique rendant hommage à Fadhel Jaïbi.
A cela s’ajoutent Ciné-Promesse, dédié aux jeunes cinéastes tunisiens avec quatre courts métrages, Ciné-Terre, à portée écologique, avec deux courts, et enfin Ciné-Kid’z, qui s’adresse au jeune public à travers deux longs métrages d’animation.
Dans la catégorie Cinéma arabe, des projections inédites ont été prévues, ainsi qu’une avant-première nationale, celle du film «Exil» du cinéaste tunisien Mehdi Hmili. C’est dans cette sélection que figure «Le Gâteau du Président» (Mamlaket al-qasab), réalisé par Hassan Hadi, que le public du festival a pu découvrir le 27 avril, au complexe culturel Mohamed El Bardi.
Lauréat de la Caméra d’or au Festival de Cannes 2025 et candidat aux Oscars 2026, ce premier long métrage du réalisateur irakien choisit la hauteur d’enfant pour peut-être mieux éviter les pièges du pathos.
Dans l’Irak des années 1990, étranglé par l’embargo et marqué par la Guerre du Golfe, la petite Lamiaa, 9 ans, se voit contrainte de préparer un gâteau pour célébrer l’anniversaire de Saddam Houssain. De cette tradition imposée à toutes les écoles (chaque année, pour l’anniversaire du leader, les enfants doivent faire un gâteau), naît une odyssée à la fois concrète et symbolique. Trouver de la farine, du sucre, des œufs devient une aventure initiatique, un parcours semé d’embûches où se révèlent la violence d’un système et la capacité d’invention des laissés-pour-compte.
Hassan Hadi évite soigneusement toute tentation misérabiliste. Il filme la pénurie sans insister, la peur sans la surligner.
Le monde de Lamiaa n’est pas seulement celui de la privation, mais aussi celui du jeu, de l’entraide et d’une forme d’insouciance têtue. Le recours à des acteurs non professionnels, comme la remarquable Baneen Ahmad Nayyef (dans le rôle de Lamiaa), confère au film une belle authenticité, les gestes sont bruts, les silences éloquents et les regards chargés d’une vérité que la mise en scène accompagne sans jamais la contraindre.
Visuellement, on a eu droit à de magnifiques travellings d’ouverture sur les maisons flottantes au milieu des roseaux, à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate. Les marais avec ces décors sont filmés dans une lenteur presque méditative, comme suspendus hors du temps. A mesure que Lamiaa s’aventure dans sa quête vers la ville, l’image se densifie, les couleurs se heurtent. Ce contraste spatial devient aussi un contraste politique avec, d’un côté, un monde marginal, fragile mais encore poreux ; de l’autre, un espace saturé de propagande, où les visages de Saddam Houssain envahissent les murs et les esprits. Aidée par son camarade, Lamiaa avance, sans remettre en question la mission qui lui est assignée, incarnant malgré elle l’intériorisation d’un ordre imposé.
Mais le film ne se réduit pas à sa charge critique, il est traversé par une douceur inattendue, portée par la relation entre l’enfant et son compagnon de route et leur belle complicité faite de gestes simples et d’un humour discret.
Malgré ses qualités esthétiques, on reproche à cette œuvre d’occulter la violence du contexte géopolitique. Bien que l’embargo et la guerre soient présents, ils demeurent en arrière-plan, comme atténués. Ce choix tend à inscrire la souffrance dans une logique essentiellement interne, laissant dans l’ombre la responsabilité des puissances occidentales, notamment des Etats-Unis, dans la dévastation du pays.
Ainsi, le film épouse, volontairement ou non, une narration familière aux regards occidentaux, où le régime irakien apparaît comme unique source d’oppression, sans que les dynamiques internationales ne soient véritablement interrogées.
Cette orientation facilite sans doute la circulation du film dans les circuits internationaux et sa réception enthousiaste. Mais elle a aussi pour effet de lisser la complexité historique. Les bombardements, les conséquences humaines de l’embargo, la violence globale de la période restent en périphérie, comme un hors-champ que le film choisit de ne pas explorer pleinement.
En évitant de nommer certaines responsabilités, «Le Gâteau du Président» propose ainsi une lecture partielle d’une période pourtant traversée par des enjeux multiples. Une œuvre sensible, certes, mais dont les silences invitent à une réflexion critique sur les récits qui s’imposent et ceux qui restent en retrait.
Il est bon de savoir que Hassan Hadi enseigne le cinéma à l’Université de New York, et qu’il a collaboré sur ce projet avec Eric Roth, scénariste oscarisé notamment pour «Forrest Gump» et co-auteur de «Killers of the Flower Moon» de Martin Scorsese, une collaboration qui peut, peut-être, expliquer certaines orientations narratives du film.
Meysem Marrouki

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Meysem MARROUKI

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