Gabès Cinéma Fen – El Kazma : « Quoi de mieux qu’un cœur qui rit »
Entre jeu, détournement et surgissement, ces propositions réactivent, en filigrane, l’esprit du happening, cette forme artistique où l’action, souvent minimale, fait irruption dans le réel pour en révéler les failles.
La Presse — Le temps de Gabès Cinéma Fen, un ancien bunker de la Seconde Guerre mondiale se métamorphose en espace d’art à ciel ouvert, sur la corniche de Gabès. Les œuvres d’ El Kazma, qui emprunte son nom à cette architecture militaire, se déploient sous forme d’installations vidéo, chacune logée dans un conteneur pensé comme un poste d’observation. Initiée par «La Boîte », lieu dédié à l’art contemporain, la proposition, qui est fondatrice de la section art et vidéo du festival, redéfinit les conditions de monstration, en inscrivant les images au cœur même du paysage et de ses strates historiques. Cette édition d’El Kazma, curatée par le Nadia et Timo Kaâbi-Linkee, est consacrée à l’humour comme forme de résistance. Elle met à l’honneur des œuvres vidéos qui font écho au travail à Jean Dupuy et Olga Adorno, deux artistes dont l’approche ludique et sans finalité a discrètement façonné l’art visuel, conceptuel et performatif tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. «Nous avons très vite pensé à Jean et Olga, un couple d’artistes très emblématique que nous avons rencontré en 2012 à Nice, qui étaient très actifs à New York durant les années 70 et 80. Ils font partie des fondateurs du Happenig ou ce qu’on appelle aujourd’hui le «Performance Art», surtout Olga qui a été une amie très proche, entre autres, de John Cage, Lichtenstein, Rauschenberg, Nam June Paik avec lesquels elle a collaboré artistiquement. Ce qui nous a impressionnés c’était l’extrême simplicité non seulement des personnes mais aussi de leur travail, un travail qui est démuni de tout ce qui est farfelu, inutile pour ne retenir que l’essentiel, non pas dans le sens de l’art minimaliste mais dans l’idée de créer avec les moyens du bord. C’est le génie à partir du démuni, du minimal. Il y avait beaucoup d’humour dans ce qu’ils faisaient, ils prenaient la vie à la légère», nous explique Nadia Kaabi-Linkee qui est une artiste conceptuelle multimédia tuniso-ukrainienne basée à Berlin. Et d’ajouter: « Nous avons pensé à notre époque, envahie d’images, de complexité et de manichéisme. On est tous un peu perdus, et ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est revenir à plus de simplicité, et surtout au cœur, et qu’est-ce qui est mieux qu’un cœur qui rit ? L’idée de l’humour vient aussi du constat, à travers différentes époques, que là où il y a le plus de malheur, les peuples font preuve d’ingéniosité pour créer des stratégies de survie liées à l’humour. Tous les artistes que nous avons sélectionnés, dont la plupart sont des personnes que nous connaissons, nous inspirent énormément et proposent des démarches proches de celles de Jean et Olga, en rapport avec la légèreté, la simplicité et l’humour, tout en étant chargées de sens face à des questions sociologiques et politiques, profondément ancrées dans leur temps». «L’idée était de faire quelque chose dans l’esprit de Jean et Olga, qui ont toujours invité des artistes chez eux, dans leur appartement, pour créer ensemble des œuvres et des performances. Pour nous, le meilleur hommage à leur rendre était donc d’inviter des artistes partageant ce même esprit de travail, et de concevoir une exposition collective où ils seraient au cœur, avec l’humour comme manière de dépasser les tragédies contemporaines», affirme Timo Kaabi-Linkee qui est écrivain, curateur, producteur et artiste visuel allemand. Chaque œuvre vidéo abritée par les conteneurs (faisant écho à cette idée d’une fenêtre ouverte sur le monde comme l’exprime la curatice) occupe l’espace entre le quotidien et l’absurde, trouvant dans cette distance une sorte d’attention lumineuse. Entre jeu, détournement et surgissement, ces propositions réactivent, en filigrane, l’esprit du happening, cette forme artistique où l’action, souvent minimale, fait irruption dans le réel pour en révéler les failles. Ainsi, «The Bread of Life» d’Adel Abidin (Finlande-Irak) met en scène quatre percussionnistes égyptiens improvisant des rythmes sur des miches de pain dur. Le geste est simple, presque dérisoire, mais il déplace immédiatement la fonction de l’objet, transformant la nécessité en matière sonore. Une proposition qui fait écho à Rosalie de Jean Dupuy, où l’artiste composait une symphonie à partir de branches ramassées autour de sa maison… même économie de moyens, même capacité à faire surgir du sensible à partir de presque rien.Dans «I Walk My Goldfish», Isaac Chong Wai (Hog Kong) pousse encore plus loin ce glissement. Il remplace un chien par un poisson rouge tenu en laisse et cela suffit à faire basculer l’ordinaire dans une étrangeté jubilatoire. Le réel ne change pas, mais le regard, lui, vacille. La Pakistanaise Bani Abidi, de son côté, juxtapose, dans «Mangoes», deux manières d’éplucher une mangue, entre le Pakistan et l’Inde, révélant dans ce geste quotidien une cartographie implicite des différences et des proximités culturelles. Avec Tunisian «Tutorial with Mamou», la Tunisienne Dora Dalila Cheffi invoque une autre forme de dérèglement, celui de la transmission. À travers la figure fantasque de Mamou, professeur de danse tunisienne, elle rejoue, en la déplaçant, l’esthétique codifiée de l’école finlandaise d’Ake Blomqvist. Une reconstitution volontairement décalée, presque absurde, qui n’est pas sans rappeler «Les chaises» de Jean Dupuy, qui est par ailleurs exposée dans le programme K-OFF- où l’artiste incarnait un vendeur générique, brouillant les frontières entre performance, fiction et quotidien.Dans «A Worker’s Ordinary Day», Ahmet Öğüt (Turquie) révèle, avec une économie de moyens désarmante, l’absurdité latente de l’industrie des loisirs. Un simple appareil photo suffit à faire apparaître les logiques invisibles qui régissent le travail et sa mise en scène. Quant à «Girl with a Chewing Gum» de John Smith (Royaume-Uni), devenu un classique, il repose sur une intervention minimale mais décisive où une voix off semble diriger le réel en temps réel en transformant une scène banale en dispositif cinématographique. Le quotidien devient plateau, les passants, acteurs malgré eux. Au cœur de l’esprit de Jean Dupuy et Olga Adorno, ces œuvres ont en commun cette capacité à activer des micro-événements, à produire du sens dans l’écart, dans l’absurde, dans le déplacement. Il ne s’agit pas tant de représenter que de faire advenir, un geste, une situation, un trouble. L’humour, ici, n’est jamais gratuit, il agit comme une brèche, une manière de déjouer la gravité du monde sans jamais l’ignorer.

