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Histoire du bac : 1975 : l’arabisation de la philosophie et le déclassement du français au baccalauréat

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  • 5 juin 2026
  • 8 min de lecture
Histoire du bac : 1975 : l’arabisation de la philosophie et le déclassement du français au baccalauréat

L’épreuve de philosophie a toujours occupé une place particulière dans le baccalauréat tunisien. Discipline majeure pour la section Lettres, dotée d’un coefficient élevé, elle conserve également un prestige symbolique auprès des candidats des autres filières.

Depuis l’instauration du baccalauréat en Tunisie en 1881, son enseignement et son évaluation se faisaient exclusivement en français. À l’inverse, l’épreuve de français elle-même demeurait longtemps une simple épreuve orale, souvent reléguée au second plan par les candidats.

La Presse — L’arabisation de la philosophie, un choix entre identité culturelle et calcul politique

Un tournant décisif intervient en 1975 lorsque le Conseil des ministres adopte, sur proposition du ministre de l’Éducation Driss Guiga, l’arabisation de l’enseignement de la philosophie. Cette décision s’inscrit dans un mouvement plus large de réformes linguistiques engagé depuis le début des années 1970 et qui avait déjà concerné l’histoire et la géographie.

Dans son blog pédagogique, l’ancien inspecteur général de l’éducation Hédi Bouhouch, décédé le 28 avril 2017, explique que la question de l’arabisation revient au premier plan après 1969, à la suite de l’échec de l’expérience des coopératives et surtout avec l’arrivée de Mohamed Mzali au ministère de l’Éducation nationale en remplacement d’Ahmed Ben Salah. Connu pour son engagement en faveur de la langue arabe, celui-ci lance dès 1970 une vaste réflexion au sein des commissions pédagogiques permanentes. Cette dynamique débouche sur l’élaboration de nouveaux programmes et manuels scolaires.

L’histoire est la première discipline à connaître ce changement. Face au refus de certains universitaires de participer à la rédaction de manuels en arabe, le ministère fait appel à des inspecteurs de l’enseignement secondaire ainsi qu’à plusieurs enseignants formés dans les universités du Machrek. Les nouveaux manuels, imprimés gratuitement en Irak, accompagnent progressivement l’arabisation des programmes. La géographie suit le même chemin, quoique avec un léger décalage.

Pour la philosophie, la décision est officiellement prise en septembre 1975 et appliquée dès la rentrée scolaire 1975-1976. Les motivations de cette réforme continuent toutefois d’alimenter le débat. Dans un témoignage publié plusieurs années plus tard, Mohamed Sayah affirme que Driss Guiga avait sensibilisé le Premier ministre Hédi Nouira à la question en avançant notamment des considérations de sécurité intérieure. Selon lui, une partie importante des enseignants de philosophie était proche des courants de gauche et influençait politiquement la jeunesse. Pour étayer son argumentation, Guiga aurait même présenté une copie du baccalauréat ayant obtenu une excellente note dans laquelle le candidat qualifiait le régime de répressif.

Abdelwahab Bouhdiba, l’artisan intellectuel de la réforme

Au-delà de cette anecdote politique, plusieurs acteurs de l’époque défendent une lecture davantage pédagogique et culturelle de la réforme. Le professeur Abdelwahab Bouhdiba, philosophe, sociologue et président de la commission chargée de l’arabisation de l’enseignement de la philosophie, explique que le projet était en réflexion depuis le début des années 1970. Il rapporte que des philosophes français de renom, tels que Maurice de Gandillac et Henri Corbin, avaient eux-mêmes souligné la nécessité d’enseigner la philosophie dans la langue de la culture d’origine des élèves. Pour Bouhdiba, les concepts philosophiques, même universels, ne prennent toute leur portée qu’à travers leur confrontation avec la langue maternelle.

L’universitaire considérait ainsi l’arabisation comme une nécessité intellectuelle et identitaire. Selon lui, la philosophie ne pouvait demeurer coupée du patrimoine culturel arabe et islamique. Il plaidait également pour un rapprochement entre l’enseignement philosophique moderne et celui de la pensée islamique, estimant que leur séparation affaiblissait la formation intellectuelle des élèves.

La mise en œuvre de la réforme s’accompagne d’un important travail préparatoire. Les programmes sont révisés, un manuel de philosophie en arabe est élaboré pour les classes terminales et un vaste glossaire de près de 600 termes philosophiques est constitué. Là encore, l’Irak apporte son soutien en assurant gratuitement l’impression de l’ouvrage, tiré à près d’un million d’exemplaires. Des stages de formation sont également organisés pour les enseignants tunisiens afin de tirer profit des expériences égyptienne, syrienne et irakienne en matière d’enseignement de la philosophie en langue arabe.

Pour Bouhdiba, cette réforme ne relevait d’aucune logique idéologique. La philosophie, affirmait-il, n’est « ni de droite ni de gauche » ; sa mission consiste à apprendre aux élèves à développer leur esprit critique et à penser librement à partir d’une information rigoureuse et diversifiée.

Cette interprétation n’est cependant pas partagée par tous. Certains observateurs estiment que l’arabisation de la philosophie répondait aussi à des préoccupations politiques. À leurs yeux, le pouvoir considérait alors que l’enseignement de certains textes inspirés du marxisme contribuait à la diffusion des idées de gauche dans les milieux lycéens et universitaires. L’arabisation aurait ainsi offert l’occasion de revoir les programmes et d’écarter certains contenus jugés sensibles. Cette lecture explique notamment les réticences exprimées à l’époque par une partie de la gauche tunisienne, qui voyait dans cette réforme un facteur favorisant la montée des courants islamistes.

Une question demeure toutefois : pourquoi l’arabisation s’est-elle limitée essentiellement aux disciplines littéraires et sociales ? Plusieurs chercheurs ont évoqué l’existence de projets visant également les matières scientifiques et techniques. Cependant, ces tentatives auraient rapidement été abandonnées face à de fortes résistances. Aucun document officiel ne permet aujourd’hui d’en mesurer précisément l’ampleur. L’ancien ministre de l’Éducation Mohamed Hédi Khlil, qui dirigeait alors l’enseignement secondaire, affirmait d’ailleurs qu’une telle orientation n’avait jamais véritablement été envisagée par le ministère.

Le français, grand oublié de la réforme

Le débat sur la langue d’enseignement ne concernait d’ailleurs pas uniquement la philosophie. Il s’est également répercuté sur la place du français dans le système éducatif tunisien. Alors que la philosophie, l’histoire et la géographie étaient progressivement arabisées, le français voyait son statut s’affaiblir dans les classes terminales. Longtemps considéré comme une discipline secondaire au baccalauréat, il n’était évalué que par une épreuve orale, souvent négligée par les candidats. La suppression de cette épreuve ne s’est pas accompagnée d’une revalorisation de la matière, qui demeura absente des principales disciplines examinées à l’écrit dans plusieurs filières.

Cette situation suscita progressivement des inquiétudes chez de nombreux pédagogues et universitaires. Si l’arabisation des matières littéraires répondait à des objectifs culturels et identitaires, elle eut pour conséquence indirecte de réduire l’exposition des élèves à la langue française au moment même où celle-ci demeurait la langue d’enseignement des disciplines scientifiques et techniques dans l’enseignement supérieur. Beaucoup estimèrent alors que cette contradiction contribuait à fragiliser le niveau linguistique des futurs bacheliers et compliquait leur transition vers les études universitaires.

Mohamed Charfi réhabilite le français

Il fallut attendre la réforme éducative de juillet 1991, conduite par le ministre de l’Éducation Mohamed Charfi, pour assister à une réhabilitation du français dans l’enseignement secondaire. La matière retrouva alors une place significative dans les programmes et au baccalauréat. En section Lettres, elle devint une discipline spécifique écrite à part entière, dotée d’un coefficient 2, au même niveau que l’histoire-géographie, derrière l’arabe (coefficient 4) et la philosophie (coefficient 3), mais devant l’anglais (coefficient 1). Dans les autres sections également, le français fut maintenu comme épreuve écrite, avec un coefficient 1 adapté aux spécificités de chaque filière.

Cette réorganisation traduisait la volonté de l’Etat de trouver un nouvel équilibre entre l’affirmation de l’identité arabo-musulmane du pays et la préservation de l’ouverture linguistique héritée de son histoire éducative. Plus largement, elle témoignait de la difficulté, jamais totalement résolue en Tunisie, de concilier les exigences de l’arabisation avec le maintien d’une solide maîtrise des langues étrangères, en particulier du français, qui continuait à occuper une place centrale dans l’enseignement supérieur, la recherche scientifique et de nombreux secteurs professionnels.

( A suivre)

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Auteur

Brahim OUESLATI

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