Dr Rabiaa Oueslati : Un quart de la population tunisienne touché par les addictions
Face à une hausse alarmante de la consommation de cannabis et des dépendances comportementales chez les 15-17 ans, les professionnels de la santé tirent la sonnette d’alarme. Ils réclament un plan national axé sur l’immunité sociétale et la fin de la stigmatisation des malades. C’est ce qu’on retient de prime abord de la journée scientifique sur l’addictologie organisée ce samedi 20 juin 2026. Il s’agit d’une journée co-organisée par les syndicats de médecine générale, médecine de famille et de psychiatrie libérale.
« Les chiffres de l’addiction en Tunisie imposent une prise de conscience urgente », c’est ce qu’a indiqué d’emblée la docteure Rabiaa Oueslati dans un ton retentissant en dressant un bilan de la situation. « Selon les dernières données épidémiologiques, près de 25 % de la société tunisienne souffre aujourd’hui d’une forme d’addiction », a-t-elle poursuivi. Et d’ajouter que cette prévalence globale rapproche désormais la Tunisie des standards d’Europe occidentale et l’éloigne des dynamiques observées dans les pays arabes limitrophes.
Les jeunes, premiers victimes des comportements addictifs
Le profil des patients s’est considérablement rajeuni, installant une inquiétude majeure chez les cliniciens. « La tranche d’âge des 15-17 ans est désormais en première ligne face au fléau. À titre d’exemple, la prévalence de la consommation de cannabis, qui se situait aux alentours de 1,5 % en 2016, a amorcé une courbe ascendante spectaculaire au sein de la jeunesse tunisienne », a indiqué la spécialiste.
Au-delà des stupéfiants traditionnels, du tabac et de l’alcool, les professionnels s’inquiètent de l’explosion des addictions comportementales, notamment la dépendance aux écrans, aux jeux vidéo et aux paris en ligne, des pathologies émergentes qui altèrent profondément la trajectoire sociale des adolescents.
Pour endiguer cette crise, le corps médical appelle à un changement radical de paradigme. La stratégie purement sécuritaire et le renforcement des contrôles douaniers aux frontières, bien que nécessaires, se révèlent insuffisants face à la complexité des réseaux mondiaux de trafic.
Pour Dr Oueslati, la clé de voûte de la riposte réside dans la création d’une « immunité collective » par l’éducation. « Cela suppose l’intégration de modules de sensibilisation pérennes. Et ce, dès l’école primaire, ainsi qu’un accompagnement renforcé des cellules familiales pour repérer les premiers signaux de détresse chez les enfants », recommande-t-elle.
Prise en charge
L’autre grand chantier est d’ordre culturel et médical. Les spécialistes exigent une déstigmatisation totale de la dépendance, rappelant que l’addiction n’est pas une faille morale mais une maladie chronique et évolutive, nécessitant une prise en charge au long cours. Pour briser l’isolement des patients, le système de santé doit fluidifier le parcours de soins. Ce protocole de prise en charge doit impérativement s’articuler autour des médecins de famille et des praticiens de première ligne. Idéalement positionnés, ces derniers doivent bénéficier de formations universitaires dédiées afin d’assurer un dépistage précoce et d’orienter efficacement les malades vers les structures de psychiatrie et d’addictologie spécialisées.
Sortie de l’isolement et suivi ambulatoire
Dans cette optique de restructuration des soins, l’experte tient à déconstruire une idée reçue : l’hospitalisation n’est pas systématique et ce n’est pas une fatalité. « En réalité, près de 80 % des patients peuvent être suivis et traités efficacement en ambulatoire, en dehors de toute structure d’hébergement, grâce à des programmes thérapeutiques ciblés et un accompagnement psychologique et social de proximité. L’hospitalisation à plein temps doit être réservée à une minorité de cas, caractérisés par une dépendance sévère ou des complications aiguës », a-t-elle précisé.
Sevrage
La Tunisie souffre néanmoins d’un déficit chronique en infrastructures lourdes. Le pays a urgemment besoin de multiplier ses centres d’hébergement et de cure spécialisés. Pour les cas les plus critiques, il est indispensable d’extraire temporairement le patient de son environnement habituel et des stimuli qui alimentent sa dépendance, lui permettant ainsi de franchir le cap difficile du sevrage et de la fragilité initiale dans des conditions sanitaires sécurisées. Ces établissements doivent impérativement s’appuyer sur des équipes pluridisciplinaires associant médecins, psychologues, assistantes sociales et éducateurs. Et ce, pour restaurer la confiance des patients et préparer leur réinsertion socio-professionnelle.
Au-delà du concerné, c’est tout l’écosystème familial qui vacille. Les professionnels alertent justement sur la détresse profonde des proches, et particulièrement chez les mères des sujets qui se retrouvent totalement démunies face à la dépendance de leurs enfants. « L’addiction étant une pathologie systémique qui impacte l’ensemble du foyer, les familles doivent elles aussi bénéficier d’un suivi psychologique et d’un encadrement institutionnel », ajoute la spécialiste. Et de conclure que la lutte contre ce fléau s’impose comme une responsabilité collective. « Elle exige une synergie totale entre l’État, les institutions éducatives, les professionnels de santé, les médias et la société civile pour bâtir une communauté résiliente et protéger la jeunesse ».


