Tabarka jazz festival : Une reprise polémique
Le changement du comité de pilotage du festival international de jazz de Tabarka, pour sa 20e édition, est plutôt énigmatique. On parle ainsi d’un risque de perte de vocation et même d’identité. Des craintes, plutôt fondées, surtout que le lancement de ce produit phare, en 1973, a été dicté par le souci de faire de la musique un produit d’appel touristique.
La Presse — La décision de relancer le festival international de jazz de Tabarka, après plus de six ans d’éclipse gratuite, est plutôt heureuse, surtout qu’on pensait que cet événement phare était révolu à jamais.
Une reprise trop importante étant donné la valeur de ce rendez-vous non seulement pour la ville du corail et sa population, toujours dans l’oubli, mais également pour tout le paysage touristique et musical national.
Pourtant, ce retour aux sources, tant attendu d’ailleurs, semble déjà polémique et commence à alimenter les interrogations et forcer, même, l’effarement. Et c’est surtout la question de l’organisation et de la gestion qui pousse à la stupéfaction et même à l’inquiétude. Justement, pour sa 20e édition, Tabarka Jazz a été placé sous l’égide du ministère de la Culture ! Or, autant qu’il me souvienne, cette manifestation a toujours été gérée par des structures associatives privées et commercialisée par le ministère du Tourisme, et plus particulièrement son office national, Ontt.
Un changement de pilotage tout à fait énigmatique, surtout que le lancement, en 1973, de ce nouveau produit a été dicté par un souci de diversification de l’offre touristique aussi bien locale que nationale. Il était question, en effet, d’associer au tourisme balnéaire «une dimension intellectuelle et culturelle».
D’ailleurs, le slogan «je ne veux pas bronzer idiot», lancé par son fondateur Lotfi Bel Hassine, représente, au mieux, l’esprit et la philosophie de l’événement, et traduit la volonté de faire de ce rendez-vous un «produit d’appel touristique» et de promouvoir, ainsi, un nouveau concept de «tourisme musico-balnéaire».
Une orientation audacieuse qui confèrera à cette manifestation, malgré un manque de constance, une dimension internationale. L’on craint, de ce fait, que ce transfert soit lourd de conséquences. Certains parlent déjà de perte d’identité, alors que d’autres parlent de visibilité et de vocation.
Certes, le ministère de tutelle ne cesse de rassurer, d’une réunion à l’autre, sur la conservation de la vocation totale du festival, estimant même que la programmation de scènes de «Streets-jazz» conforte encore plus la dimension touristique. Il s’agit là d’une nouvelle approche qui allie «mémoire et ouverture», ambitionnant, ainsi, de faire de ce festival «un événement urbain et touristique plutôt qu’une simple série de concerts».
L’esprit associatif sacrifié
Une justification peu convaincante, car, depuis toujours, les organisateurs programment, à chaque édition, des reprises presque complètes des principaux concerts dans les différentes ruelles et artères de la ville du corail. Le Street jazz, dont on vante le mérite, n’est aucunement une innovation.
La nouvelle équipe organisatrice se défend, également, de vouloir aider la ville, à travers son festival, à «renouer avec son héritage patrimonial, surtout qu’elle dispose de sites historiques et exceptionnels». Un référentiel rare à revaloriser en priorité.
Là aussi, l’argumentation est fragile. Tout au long des éditons précédentes, les artistes et tous les groupes présents ont toujours bénéficié de menus hors festival spécifiques : excursions, randonnées pédestres et équestres, initiations à la plongée… Et l’on en oublie. Et la nouvelle équipe va encore plus loin : par souci de «légitimité artistique», elle plaide la nécessité d’une restructuration profonde au niveau de la gestion du festival avec l’objectif d’en faire, à moyen terme, non seulement un élément culturel «structurant», mais aussi et surtout, «un levier de développement régional».
Elle assure que l’implication directe du ministère de la Culture garantit une meilleure gestion publique, plus de transparence au niveau du financement et, plus important encore, la régularité de l’événement. Une façon indirecte de remette en cause la gestion associative qui, en raison de conflits d’intérêts, estime-t-elle, a conduit, à plusieurs reprises, à l’annulation du festival.
Or, tout le monde sait pertinemment que l’annulation du festival a été dictée par des complications administratives et surtout par manque de soutien financier public. Des facteurs qui ont empêché le comité de pilotage de l’époque de maintenir les standards de l’événement.
Cela signifie, selon certains observateurs, que toute cette argumentation et soi-disant ces bonnes intentions font partie d’un scénario bien conçu pour pouvoir écarter, intelligemment, les anciens acteurs de l’événement.
Mais les choses ne seront certainement pas aussi faciles que le pense le nouveau comité, car l’Ontt en pense autrement. En effet, lors de plusieurs apparitions médiatiques, le DG de l’office affirme que ce transfert ne signifie aucunement leur exclusion. On parle plutôt de collaboration et de partenariat entre les deux ministères avec l’objectif d’assurer une meilleure internationalisation de ce produit phare.



