L’intelligence artificielle n’est plus une perspective d’avenir : elle s’est installée, de manière fulgurante, au cœur du parcours universitaire de nos étudiants. En tant que professeur et encadrant au sein de l’université tunisienne avec une expérience qui depasse les trois décennies, je me retrouve aujourd’hui face à un dilemme inédit, surtout devant certains mémoires ou travaux écrits, où le sentiment de désemparement est réel.
Comment distinguer la réflexion authentique de l’étudiant de la prose générée en quelques clics par un algorithme ?
Il ne s’agit pas de nier l’importance de l’IA ni de diaboliser un outil technologique majeur. À l’instar de l’arrivée d’Internet en son temps, interdire son usage semble illusoire et contre-productif. Cependant, face à des dérives qui menacent l’intégrité académique, une certitude s’impose : notre système d’évaluation, ici en Tunisie comme ailleurs, doit être intégralement repensé
Certaines institutions internationales tentent de poser des cadres stricts. À l’UC Louvain en Belgique, par exemple, on mise sur des chartes de transparence où l’étudiant doit détailler l’usage qu’il a fait de l’IA, dans d’autres universités européennes, c’est pareil. Quelle valeur ont ces chartes? Si la responsabilisation est une piste noble, elle se heurte chez nous à une réalité technique : la vitesse à laquelle l’IA progresse, d’heure en heure, rend toute tentative de législation ou de détection logicielle immédiatement obsolète. Les détecteurs de texte IA sont poreux, et attendre des décrets ou des règlements intérieurs figés nous condamne à avoir toujours un train de retard énorme.
La solution ne viendra pas d’une interdiction que nous ne pouvons plus matériellement contrôler, mais d’une transformation profonde de nos pratiques pédagogiques. Le but ne doit plus être de traquer l’utilisation de l’IA, mais de vérifier si l’étudiant a compris et assimilé les concepts. Après tout, l’IA est un outil d’assistance à la production. Ce qui nous intéresse, c’est l’esprit critique. Dans le contexte tunisien, où l’accès aux ressources documentaires physiques est parfois complexe et où le numérique est déjà le principal vecteur de recherche, l’IA peut être vue comme un assistant méthodologique. Mais l’évaluation, elle, doit changer de terrain.
Pour faire face à cette transition, la clé réside dans le déplacement du curseur de la note de l’écrit vers l’oral. C’est le seul espace où l’authenticité de la pensée ne peut pas être falsifiée. C’est lors de l’échange direct, par des questions pointues sur la méthodologie, sur le choix d’un mot, d’un concept ou d’une transition, que le professeur encadrant peut mesurer le degré réel de maîtrise de l’étudiant. Un étudiant qui n’a fait que «générer» son plan et ses parties sera incapable de défendre la cohérence de son argumentation face à un jury exigeant. Ce basculement demande un effort considérable et une réorganisation des temps d’enseignement dans nos facultés, souvent surchargées.
Pourtant, c’est une opportunité unique pour l’université tunisienne de redonner ses lettres de noblesse à la transmission orale, au débat d’idées et à la relation directe entre le professeur et l’étudiant.
L’IA sait rédiger, mais elle ne sait pas penser. En valorisant l’oral, nous ne faisons pas que contourner le problème de la triche : nous réaffirmons que l’université est un lieu d’apprentissage de l’esprit critique, de la répartie et de l’intelligence humaine.



