La 5e édition du Festival de théâtre et société de Siliana témoigne de la résilience culturelle malgré des contraintes budgétaires extrêmes. Cette manifestation a proposé une programmation riche, incluant des œuvres traitant de la solitude, de la liberté intellectuelle et de la condition sociale à l’image des pièces «Houma» et «Al Haribet».
Malgré le manque de moyens, le festival a réussi à transformer des espaces publics en scènes vivantes offrant autant de comédies macabres que de récits initiatiques pour enfants. La clôture a été marquée par la pièce «Lâtiraf», une exploration psychologique profonde sur le pardon et l’humanité. Ce succès repose essentiellement sur la solidarité entre les institutions culturelles et la détermination d’artistes engagés à faire rayonner le théâtre tunisien.
La Presse —La clôture de la 5e édition du Festival de théâtre et société de Siliana, le 28 juin 2026, a été marquée par la représentation de la pièce «Lâtiraf» (Aveu) du dramaturge et metteur en scène Mohamed Ali Saïd en remplacement de «Souqout Hor» (Chute libre) de Noâmane Hamda. Ce dernier a été empêché pour des raisons de santé.
Organisé par le Centre des arts dramatiques et scéniques de Siliana du 21 au 28 juin, en partenariat avec le Théâtre national tunisien (TNT) et la Délégation régionale culturelle de Siliana, le festival a encore une fois tenu ses promesses en restant fidèle à sa vocation théâtrale malgré les difficultés financières. Sans le soutien des partenaires, la manifestation n’aurait pas pu avoir lieu.
La situation catastrophique du Cads empêche son fonctionnement et l’organisation d’activités théâtrales. C’est donc par la volonté de quelques artistes que de telles manifestations existent encore. Cette 5e édition du Festival de théâtre et société a été organisée, selon les dires de son directeur, avec zéro budget.
La programmation n’a pas démérité. Elle a été à la hauteur des attentes d’un public certes peu nombreux, mais attentionné. Le coup d’envoi s’est tenu dans le village d’Attayette avoisinant la ville de Siliana. Sur la place publique aménagée en scène de théâtre, un duo d’acteurs keffois a présenté sa nouvelle création : «La mort » de Lazhar Farhani.
Les aboiements des chiens ont rythmé la pièce, qui, contrairement à son titre et son sujet morbide et grâce à son traitement comique, a dédramatisé la mort. L’assistance a été en même temps émue et amusée par la prestation débridée des comédiens qui ont campé avec justesse des personnages en rapport avec la mort comme un rituel évident faisant partie de la vie. Un théâtre de dérision sans envolées lyriques et sans larmoiements.
La pièce ayant retenu l’attention du public «Houma» (Téstostérone) de Cyrine Ganoun, primée dans plusieurs festivals, a mis face à face deux bêtes de scène, Bahri Rahali et Abdelmonem Chouayet. L’un et l’autre ont donné du corps à un texte signé Cyrine Ganoun et Hamdi Hadda qui explore l’isolement, la solitude, le poids des héritages sociaux et les dynamiques de domination sur l’individu au sein des sociétés contemporaines. La scène s’est illuminée par la présence de ce duo complice et obstiné face à la condition de leurs personnages qui se confient sur leur frustration et les souvenirs partagés autrefois.
Comme il fallait s’y attendre, «Al Haribet» (Les Fugeuses), écrite et mise en scène par Wafa Taboubi, a créé l’événement. Distinguée à plusieurs reprises dans les festivals, la pièce est portée par cinq figures majeures de la scène théâtrale tunisienne : Fatma Ben Saïdane, Lobna Noâmane, Mounira Zakraoui, Oumaima Bahiri et Sabrine Omar qui ont formé une chorale époustouflante pour raconter la condition d’une classe moyenne face à un système qui tourne le dos à ses citoyens.
On les voit, en duo ou en solo, briser le silence et porter la voix de ceux auxquels on a retiré la parole. Wafa Taboubi a excellé, en tant que chef d’orchestre, à transcender le réel en offrant une œuvre artistique ciselée. Une mention spéciale à Fatma Ben Saïdane, qui poursuit l’aventure malgré une blessure suite à une chute lors d’une représentation au dernier Festival international du théâtre au Sahara.
«Rar», mise en scène et scénographie de Ezzedine Bchir, réunit une pléiade de jeunes comédiens interprétant des personnages en quête de vérité et de liberté. La pièce aborde les questions d’engagement, de liberté intellectuelle et des mécanismes de fonctionnement au sein d’un établissement universitaire.
L’argument principal : un livre renfermant des secrets dont l’auteur est un prof qui choisit de ne pas s’impliquer dans une organisation par peur de représailles. A la fois présent et absent, il constitue par la force de ses étudiants, le personnage principal autour duquel évoluent les événements. La dualité entre le système en place et l’organisation révolutionnaire se manifeste non seulement dans les propos mais aussi dans les costumes en noir et blanc.
La pièce «Lâtiraf» de Mohamed Ali Saïd proposée à la clôture de la 5e édition du Festival théâtre et société est une adaptation de la nouvelle éponyme « La vengeance du pardon» d’Eric Emmanuel Schmidtt (Edition Albin Michel) avec Néji Qanawati, Faten Chroudi et Hamouda ben Hassine.
Une œuvre épurée interroge nos limites face à l’impardonnable à travers des intrigues psychologiques. Meurtrie par la tristesse et la solitude depuis l’assassinat de sa fille par un tueur en série, la protagoniste rend visite au meurtrier qui n’éprouve aucun remords face à ses actes. Elle essaie de l’apprivoiser en le sondant jusqu’au plus profond de son âme.
Elle essaie de l’humaniser en lui faisant prendre conscience de son acte. Le texte est d’une grande force et le retournement de situation inattendue force le spectateur à la réflexion psychologique en interrogeant son humanité. Toute en sobriété et en retenue tant au niveau scénographique qu’au jeu des acteurs, «La vengeance du pardon » réussit à capter le public.
Par ailleurs, le Festival a permis à de nombreux talents artistiques à se produire sur le parvis du Centre des Arts dramatiques et scéniques créant ainsi une animation à la fois culturelle et ludique destinée aux adultes et aux enfants. La pièce « Le livre d’Aladin» de Mokhtar Louzir a permis aux jeunes publics de se familiariser avec la scène et d’apprécier ce conte universel grâce à des acteurs qui ont réussi à présenter un voyage initiatique porté par la merveilleuse lampe d’Aladin. Cirque, poésie, musique, chant et work-shop ont enrichi cette semaine de théâtre à Siliana.



