A la une Actualités

L’avenir en chantier du gouvernorat de Tunis : Entre vertige démographique et ambitions économiques (2026-2030)*

Avatar photo
  • 7 juillet 2026
  • 8 min de lecture
L’avenir en chantier du gouvernorat de Tunis : Entre vertige démographique et ambitions économiques (2026-2030)*

Le gouvernorat de Tunis, qui concentre aujourd’hui les institutions souveraines du pays, fait face à un immense défi : maintenir son rôle de locomotive nationale alors que son exiguïté géographique et l’asphyxie de ses infrastructures menacent sa dynamique de développement.

L’analyse détaillée de sa situation et le déploiement de son nouveau plan d’investissement pour la période 2026-2030 dessinent les contours d’une métamorphose nécessaire, où la rigueur des chiffres se confronte aux dures réalités du terrain.

La Presse — L’un des paradoxes majeurs de la capitale réside dans sa géographie. Avec seulement 288 kilomètres carrés de superficie hors surfaces aquatiques, le gouvernorat de Tunis n’occupe que 0,2% du territoire national. Pourtant, sur ce mouchoir de poche bordé par 22 kilomètres de littoral méditerranéen et d’importantes zones humides comme la sebkha de Séjoumi, s’agglutine une population entièrement urbaine estimée à 1,075 million d’habitants. Tunis affiche ainsi la densité démographique la plus vertigineuse du pays avec 3.713 habitants par kilomètre carré, un chiffre qui franchit la barre des 5.000 habitants par kilomètre carré dans les quartiers populaires.

Cette concentration humaine est loin d’être homogène. À elles seules, cinq délégations sur les 21 que compte le gouvernorat abritent près de la moitié de la population locale. Sidi Hassine mène la danse avec 12,1%, suivie de près par Hraïria à 11%, La Marsa à 10,5%, Le Kram à 8,2% et El Kabaria à 7,8%.

Cependant, les radars démographiques de la dernière décennie révèlent de profondes mutations. On assiste d’abord à un net ralentissement de la croissance annuelle de la population, tombée à 0,87% contre 1,03% les années précédentes. Parallèlement, la cellule familiale se contracte. Le nombre de ménages progresse au rythme annuel moyen de 2,53%, mais leur taille moyenne est passée de quatre à trois personnes, s’établissant désormais comme le niveau le plus faible de Tunisie.

Plus frappant encore, Tunis se dépeuple au profit d’autres régions, enregistrant un déficit migratoire interne de 14.231 personnes sur la décennie. Ce phénomène s’accompagne d’un vieillissement accéléré de la population. En l’espace de dix ans, la part des enfants de moins de 14 ans s’est effondrée, passant de 20% à seulement 13%, tandis que la proportion des habitants de plus de 60 ans a bondi de 13% à 20%, une transition démographique qui pèse déjà lourdement sur les équilibres sociaux.

Les paradoxes d’une vitrine économique aux pieds d’argile

Sur le papier, Tunis survole les classements économiques nationaux. Le gouvernorat occupe la première place à l’échelle du pays selon l’Indice de développement régional, affichant un score de 0,565. La capitale concentre les forces vives de la nation. A ce titre, elle accueille environ 19 % des entreprises privées tunisiennes, 7.469 structures à capitaux étrangers, le principal aéroport international, le port de La Goulette et le pôle de plaisance de Gammarth. Le niveau de couverture des services de base y est également supérieur aux moyennes régionales, à l’image du taux de couverture sanitaire qui atteint 83% et d’un réseau de santé solide de 14 établissements hospitaliers universitaires.

Pourtant, cette opulence statistique cache des fragilités structurelles criantes. L’analphabétisme touche encore 12,87% des habitants. Sur le marché de l’emploi, les clignotants sont au rouge. Ainsi, le taux d’activité culmine à 46,13%, soit moins que la moyenne de la région élargie, tandis que le taux de chômage grimpe à 14,38%, dépassant la moyenne régionale fixée à 13,1%. Ce chômage frappe de plein fouet les diplômés du supérieur et fracture territorialement le gouvernorat, isolant les délégations du sud et de l’ouest. À cette détresse économique s’ajoutent une expansion urbaine incontrôlée au détriment des terres agricoles, une dégradation environnementale sévère liée au manque d’espaces verts, et le développement rampant du commerce informel.

L’évaluation de la période d’investissement 2021-2025 montre que les autorités ont tenté de redresser la barre, injectant un montant global de 4.753,592 millions de dinars, ce qui représente 63,87 % des crédits initialement programmés. Le secteur privé a été le plus grand contributeur avec 2.642,20 millions de dinars injectés, orientés majoritairement à 52% vers le logement, 26% vers le tourisme et les services, et 22% vers les industries manufacturières. L’État a quant à lui mobilisé 2.111,39 millions de dinars. Conscientes de l’asphyxie routière de la capitale, les autorités publiques ont consacré 45,5 % de cette enveloppe au secteur des transports, loin devant les infrastructures de base et les secteurs sociaux.

Horizon 2030 : le grand pari de la modernisation et de la justice spatiale

Pour inverser la tendance et redonner à Tunis son lustre de capitale moderne, un plan ambitieux a été mis sur les rails pour la période 2026-2030. La vision stratégique repose sur un développement humain équitable, une économie axée sur l’innovation et la création d’un environnement urbain intelligent. Au total, ce ne sont pas moins de 910 projets qui ont été programmés pour un investissement global astronomique de 5.691 millions de dinars. Pour la seule tranche quinquennale 2026-2030, 2.732 millions de dinars seront engagés, dont une enveloppe de 863 millions de dinars réservée à la continuité de 378 chantiers déjà entamés.

L’ingénierie financière de ce plan révèle une articulation politique très claire. Si l’on comptabilise le nombre brut d’interventions sur le terrain, les projets d’ancrage local se taillent la part du lion avec 58 % du catalogue, suivis des projets nationaux à 24% et régionaux à 18%. En revanche, la logique s’inverse totalement lorsque l’on analyse le volume financier. En effet, les investissements d’envergure nationale captent 61% du budget global, contre 21% pour le niveau régional et seulement 18% pour les chantiers locaux. Cela démontre la double responsabilité des décideurs, obligés de financer de lourdes infrastructures de souveraineté tout en multipliant les microprojets de quartier pour maintenir la paix sociale.

Sur le plan social et éducatif, l’accent est mis sur la réduction des disparités territoriales. Le plan prévoit la création de lycées modernes dans les quartiers d’Omar-El Mokhtar à Sidi Hassine, des Jardins d’El Menzah et d’El Msawessi au Bardo, ainsi que de deux collèges à Hraïria et Sidi Hassine. La formation professionnelle bénéficiera d’une restructuration en profondeur de ses centres névralgiques, notamment à Jbel Jelloud, El Mellassine et La Marsa. Sur le plan sanitaire, l’attention se portera sur le développement de l’hôpital régional de Kheireddine et la création d’un centre intermédiaire à Hraïria.
Le volet culturel et sportif n’est pas en reste avec le lancement du Centre mondial des arts de la calligraphie « Iqra », la réhabilitation de la colline de Byrsa et la reconstruction du stade olympique d’El Menzah ainsi que de sa piscine historique.

L’économie du gouvernorat s’apprête également à vivre une profonde mutation technologique. Les autorités planifient l’extension de l’aéroport international de Tunis-Carthage et la réhabilitation des plateformes du port de La Goulette, qui intégrera le raccordement électrique terrestre des navires. Pour lutter contre la précarité économique, le plan prévoit d’intégrer les commerçants informels au sein d’espaces organisés et adaptés, tout en stimulant la création de zones industrielles écologiques et intelligentes dédiées à l’intelligence artificielle et aux logiciels de pointe.

Enfin, le défi environnemental et la fluidité urbaine constituent le dernier grand pilier de cette stratégie à l’horizon 2030. Face aux menaces d’inondations et de pollution, de vastes chantiers d’assainissement vont être déployés, comprenant l’extension des stations El Attar 2 et de Sidi Hassine, ainsi que la rénovation complète des réseaux de Bab Souika, Sidi El Bechir et de la Médina de Tunis.

Pour désengorger un centre-ville au bord de la paralysie, le réseau routier sera modernisé via l’achèvement de la rocade n°20, l’aménagement majeur de l’entrée ouest de la capitale et la construction de nouveaux ponts stratégiques, notamment à Bab Alioua. L’ambition finale est de déployer un système de transport public durable et multimodal, capable de réconcilier la capitale avec sa population et son environnement.

Désengorger la capitale, améliorer les services, créer des opportunités et rendre la ville plus agréable à vivre sont autant de défis qui attendent Tunis d’ici à 2030. Si les ambitions sont à la hauteur des enjeux, leur concrétisation sera le véritable indicateur du changement attendu par les citoyens.

* Le présent article reprend et synthétise les principaux enseignements d’un document consacré au développement territorial du gouvernorat de Tunis, élaboré dans le cadre du projet de Plan de développement 2026-2030. Ce document, rédigé en arabe, a été publié par la députée à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) Sonia Ben Mabrouk sur sa page Facebook.

Avatar photo
Auteur

Samir DRIDI

You cannot copy content of this page