Acwa Power, H2 Notos et l’unité pilote d’ammoniac vert à Gabès constituent les trois axes majeurs de la stratégie tunisienne dans une filière appelée à jouer un rôle central dans la transition énergétique mondiale. Entre potentiel solaire, exportation vers l’Europe et défis liés à l’eau et au financement, la Tunisie cherche à transformer ses atouts naturels en nouvelle opportunité industrielle.
La Tunisie veut-elle devenir un acteur de référence de l’hydrogène vert en Méditerranée ? C’est l’ambition affichée à travers plusieurs projets en cours de développement qui visent à exploiter le potentiel solaire et éolien du pays pour produire une énergie propre destinée, en grande partie, au marché européen.
Mais derrière les annonces et les partenariats internationaux, où en sont réellement ces projets ? Quels volumes de production sont envisagés ? Quels investissements sont nécessaires ? Et quels défis restent à relever ?
Trois initiatives concentrent aujourd’hui l’attention : un projet avec le groupe saoudien Acwa Power, le projet H2 Notos porté par TE H2 avec TotalEnergies, EREN Groupe et Verbund, ainsi qu’un projet pilote d’ammoniac vert à Gabès.
Acwa Power : un projet intégré de grande capacité
Le partenariat avec Acwa Power constitue l’un des projets les plus ambitieux annoncés par la Tunisie dans le domaine de l’hydrogène vert.
L’approche retenue repose sur un modèle intégré associant plusieurs maillons de la chaîne de valeur : production d’électricité renouvelable à partir du solaire et de l’éolien, électrolyse pour produire l’hydrogène, dessalement de l’eau de mer, stockage et infrastructures de transport.
Selon les données communiquées lors de la signature du mémorandum d’entente, le projet prévoit une montée en puissance progressive. Une première phase viserait une production d’environ 200 mille tonnes d’hydrogène vert par an à l’horizon 2030, avec une capacité pouvant dépasser 600 mille tonnes annuelles à terme.
Cette montée en puissance nécessiterait le développement de plusieurs gigawatts de capacités renouvelables ainsi que des infrastructures électriques et hydriques adaptées.
H2 Notos : le pari d’une connexion directe avec l’Europe
Le deuxième projet majeur est H2 Notos, porté par TE H2, une coentreprise réunissant TotalEnergies et EREN Groupe, en partenariat avec l’énergéticien autrichien Verbund.
Le projet prévoit la production d’hydrogène vert dans le Sud tunisien à partir d’électricité renouvelable issue de parcs solaires et éoliens terrestres.
La première phase ambitionne une production d’environ 200 mille tonnes par an, avec une possibilité d’extension jusqu’à un million de tonnes annuelles.
L’un des enjeux majeurs de ce projet est son intégration dans les futurs réseaux européens de transport d’hydrogène. L’objectif est d’acheminer cette énergie vers les marchés européens à travers des infrastructures adaptées, notamment dans le cadre du futur corridor SoutH2.
Toutefois, H2 Notos reste encore au stade du développement. Les études techniques, économiques et financières doivent permettre de confirmer la faisabilité avant une décision finale d’investissement.
Gabès : un projet pilote pour produire de l’ammoniac vert
Contrairement aux deux grands projets destinés principalement à l’exportation, l’initiative prévue à Gabès relève davantage d’une logique d’expérimentation industrielle.
Le projet prévoit la production d’ammoniac vert, un dérivé de l’hydrogène utilisé notamment dans l’industrie des engrais.
L’unité pilote devrait intégrer plusieurs composantes : une installation photovoltaïque, un système de dessalement d’eau, un électrolyseur et une unité de synthèse d’ammoniac.
Avec une capacité initiale annoncée d’environ 220 tonnes d’hydrogène et 630 tonnes d’ammoniac vert par an, ce projet doit permettre de tester une première chaîne industrielle locale.
Un corridor énergétique vers l’Europe
Au-delà des projets industriels, la Tunisie mise sur sa position géographique pour devenir un maillon du futur marché européen de l’hydrogène.
Le projet SoutH2 Corridor prévoit de relier l’Afrique du Nord à l’Europe en passant par l’Italie, puis l’Autriche et l’Allemagne. L’objectif est notamment de valoriser les infrastructures existantes pouvant être adaptées au transport de l’hydrogène.
Pour la Tunisie, cette connexion représente un enjeu stratégique : exporter une énergie renouvelable produite localement vers un marché européen en quête de nouvelles sources d’approvisionnement.
La stratégie nationale tunisienne de l’hydrogène vert fixe des objectifs élevés : atteindre environ 8,3 millions de tonnes d’hydrogène vert et dérivés à l’horizon 2050, dont une grande partie destinée à l’exportation.
Cette ambition repose sur plusieurs avantages : un fort ensoleillement, des espaces disponibles pour développer les énergies renouvelables et une proximité géographique avec l’Europe. Mais le passage des annonces à la réalisation nécessitera de résoudre plusieurs équations.
La production d’hydrogène vert nécessite d’importantes quantités d’électricité renouvelable et d’eau, notamment pour alimenter les électrolyseurs. Dans un pays confronté au stress hydrique, la question de la ressource en eau devient un élément central du débat.
Le recours au dessalement de l’eau de mer apparaît comme une solution envisagée, mais il pose également des questions environnementales liées à son coût énergétique et à la gestion des rejets.
À Gabès, région déjà marquée par les impacts de l’activité industrielle chimique, les projets liés à l’hydrogène vert suscitent également des interrogations sur leur intégration environnementale.
Enfin, la réussite de cette nouvelle filière dépendra de la capacité à mobiliser des financements importants, à accélérer le développement des énergies renouvelables et à mettre en place les infrastructures nécessaires.
Ceci pour dire que l’hydrogène vert représente pour la Tunisie une opportunité de diversification énergétique et industrielle. Les trois projets annoncés traduisent une volonté de se positionner sur un marché appelé à prendre de l’importance en Europe.
Mais l’enjeu ne sera pas seulement de produire de l’hydrogène : il sera de construire une filière économiquement viable, respectueuse des ressources naturelles et capable de générer une véritable valeur ajoutée pour l’économie tunisienne.
R.I



