Festival international du film d’Amman « Awal Film » – « Do you love me ? » De Lana Daher : Une mémoire en éclats
De notre envoyée spéciale A. D.
« Do you love me ? » porte en lui une histoire qui dépasse largement celle racontée à l’écran. Comme l’a confié sa réalisatrice, Lana Daher, le documentaire est né ici même, à Amman, où il fut présenté à l’état de projet. Un parcours qui illustre pleinement la vocation du festival : soutenir les cinéastes dès les premières étapes de la création et les accompagner jusqu’à l’aboutissement de leurs œuvres. Le retour de « Do you love me? » à Amman, cette fois sous la forme d’un film achevé, boucle ainsi une aventure artistique née dans les ateliers du festival et rappelle qu’ici, les films ne sont pas seulement projetés : ils naissent aussi.
La Presse — Comment raconter un pays lorsque sa mémoire est dispersée? Comment reconstruire une histoire lorsque les images existent, mais qu’elles sont disséminées, oubliées, parfois cachées? « Do you love me ? », de la réalisatrice libanaise Lana Daher, ne cherche ni à écrire une histoire du Liban ni à revenir sur la guerre civile. elle choisit une autre voie: celle des images. Des images qui survivent au temps, aux bombes, aux silences et qui, une fois assemblées, recomposent une mémoire collective.
Comme toute histoire profondément douloureuse, la guerre civile libanaise reste enfermée dans le silence. On évite d’en parler, comme si remuer le passé risquait de le faire revenir. Les traumatismes s’enfouissent, les photographies disparaissent dans les tiroirs, les bobines s’empilent, les cassettes vieillissent. Pourtant, la mémoire demeure là, fragmentée, en attente d’être regardée autrement.
Née en 1983, Lana Daher appartient à cette génération qui a grandi avec la guerre sans toujours la comprendre. Il lui en reste des éclats, des sons, des visages. Des images plus que des souvenirs. Pendant plus de huit années, elle part à leur recherche. Dans un pays dépourvu d’archives nationales centralisées, elle collecte des centaines d’heures d’images éparpillées entre institutions, télévisions, cinéastes, photographes et particuliers. Une quête patiente qui devient peu à peu le véritable sujet du film. Mais la réussite de « Do you love me ? » ne tient pas uniquement à cette impressionnante collecte d’archives. Elle réside avant tout dans le travail d’écriture que constitue le montage.
Lana Daher ne filme presque rien. Elle écrit avec les images des autres. Elle les assemble, les confronte, les fait dialoguer jusqu’à produire un récit qui n’appartient plus à ceux qui les ont tournées mais à celle qui leur donne aujourd’hui une nouvelle existence. Le montage devient ici un véritable geste de création. Il est le scénario, la mise en scène et, d’une certaine manière, la mémoire elle-même.
Cette écriture ne passe pas seulement par l’image. Elle se construit également par le son. Le documentaire rassemble des archives provenant d’époques, de supports et de contextes extrêmement différents. Avec elles cohabitent des voix, des souffles, des chansons, des extraits d’émissions, des silences, des bruits de rue, des explosions. Cette diversité sonore aurait pu produire une cacophonie. Elle devient au contraire une partition d’une remarquable cohérence. Le travail sur le son accompagne celui du montage jusqu’à faire oublier l’hétérogénéité des sources. Tout semble appartenir à un même souffle.
C’est sans doute là que le film touche le plus juste. Il ne convoque pas seulement le traumatisme. Il réveille aussi une nostalgie. Celle d’un Beyrouth vivant, insouciant, populaire, d’une chanson qui traverse les générations, d’un visage oublié, d’une émission de télévision, d’un éclat de rire. La musique agit comme un déclencheur de mémoire autant que les images elles-mêmes.
Pendant la projection, cette émotion était presque palpable. À quelques sièges du mien, le visage d’une spectatrice racontait une autre histoire. Au fil des chansons, son expression changeait imperceptiblement. Un sourire apparaissait, aussitôt traversé par une émotion plus profonde. Comme si le film faisait remonter à la surface une mémoire intime. C’est aussi cela, la réussite de « Do you love me ? » : transformer la salle de cinéma en un espace où les souvenirs circulent silencieusement d’un spectateur à l’autre.
Le documentaire possède cette qualité rare de faire chanter le spectateur alors même que les images de guerre sont omniprésentes. Lana Daher ne montre pas l’horreur. Elle en filme les traces. Les absences qu’elle laisse derrière elle. Les vies qui continuent malgré tout. Elle refuse le spectaculaire et préfère l’émotion discrète, celle qui naît d’un raccord, d’un morceau de musique, d’un regard ou d’une photographie. Au fond, « Do you love me ? » est moins un film sur la guerre qu’un film sur la persistance de la vie. Sur ce que les images continuent de porter lorsqu’elles deviennent des archives. Et sur la manière dont le cinéma peut encore, par la seule puissance du montage, redonner une respiration à une mémoire dispersée.
Vu au Festival international du film d’Amman – Awal Film, ce documentaire rappelle qu’il existe des films qui fabriquent des images. Et d’autres qui leur offrent une seconde vie.



