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Retour de Jakarta : L’Indonésie, ce « continent harmonieux » (1ère partie)

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  • 7 août 2026
  • 6 min de lecture
Retour de Jakarta : L’Indonésie, ce « continent  harmonieux » (1ère partie)

Reportage et impressions de voyage de Soufiane Ben Farhat

Vous en avez marre des mines matinales renfrognées et grincheuses de certains de nos compatriotes qui vous inoculent la sinistrose jusqu’à la nuit ? Alors, un conseil d’ami : faites un saut en Indonésie !

La Presse — Mais je vous préviens d’emblée, ce n’est pas la porte à côté. C’est à environ 12 000 km de Tunis. Soit seize heures de vol, pendant lesquelles vous pourrez vous consoler en pensant qu’il n’y aura que quinze heures au retour. En une heure, tout peut arriver, n’est-ce pas ? Et puis, pareille escapade coûte du blé en ces temps de vaches maigres et de disette. Non que je sois assez riche pour pouvoir me payer des vacances si loin : j’y suis allé pour le tournage d’un film dont j’ai écrit le scénario. La prod a dû me prendre en charge, à son corps défendant. Hé oui, messieurs-dames ! Un scénariste, doublé d’un journaliste, c’est toujours utile pour les producteurs, au point de lui payer le gîte et le couvert, parfois. Je dis bien parfois !

Pourquoi l’Indonésie ? C’est le meilleur remède pour se purger de nos humeurs patibulaires lorsque l’eau et l’électricité jouent aux précieuses et à cache-cache. Et parce que, précisément, la psychologie collective et les mentalités y sont profondément attachées à la quête de l’harmonie sociale. La courtoisie y est toujours de rigueur et le respect des hiérarchies y tient lieu de culte. Chez les Indonésiens, cette recherche de l’harmonie s’appelle le Rukun, une manière d’éviter les conflits et les confrontations. Ils sont éduqués pour ça : c’est la priorité absolue de leur étiquette.

Je vous vois venir : le Rukun serait-il une variante de notre Rakcha typique ? Cela dépend. Notre Rakcha est le plus souvent malicieuse, mais parfois spirituelle. Le Rukun, lui, est toujours poli, retenu et au service de l’harmonie sociale.

Je dirais même qu’un Asiatique, en général, et un Indonésien, en particulier, préfèrent l’harmonie à la vérité crue. Celle-ci pouvant blesser, il la contourne en l’exprimant harmonieusement. Pour ne pas vous faire perdre la face, précisément. Dès lors, il se tait au lieu de dire non et sourit en guise d’objection. Chez les Indonésiens, le sourire est un réflexe permanent, même lorsqu’ils sont gênés, stressés ou en désaccord avec vous. Là aussi, pour ne pas vous faire perdre la face.

L’Indonésie compte environ 288 millions d’habitants. C’est le quatrième pays le plus peuplé du monde, juste après la Chine, l’Inde et les États-Unis. Il y a plus de 600 groupes ethniques et 300 langues, répartis sur le plus grand archipel du monde avec environ 17 000 îles. L’islam y est majoritaire à environ 87 %. Il y a aussi le catholicisme, le protestantisme, l’hindouisme, le bouddhisme et le confucianisme.

Mais partout, en tout lieu et en toutes circonstances, la maîtrise de soi est de rigueur. Les éclats de voix, les coups de colère intempestive et les signes d’impatience ? Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.

« Nous ne voulons pas vieillir avant de nous être enrichis »

C’est dire que l’Indonésie est un mastodonte aux besoins faramineux et aux appétits grandioses. Elle a toujours eu un pouvoir fort et centralisé. C’est en fait la première économie d’Asie du Sud-Est. Nettement importatrice de pétrole, elle a été frappée de plein fouet par la flambée mondiale du brut alimentée par la guerre américano-israélienne contre l’Iran.

Fidèle à ses traditions de soutien aux citoyens, le gouvernement a maintenu les subventions sur le carburant et les repas gratuits pour les effectifs scolaires. Lancé par le président de la République indonésienne Prabowo Subianto, le programme indonésien de repas scolaires gratuits fournit la nourriture à des dizaines de millions d’écoliers pour lutter contre la malnutrition. Il assure un repas nutritif par jour aux élèves et aux femmes enceintes, touchant plus de 80 millions de bénéficiaires.

Des mesures restrictives sur les exportations de matières premières ont été par ailleurs décrétées, concernant notamment l’huile de palme et le charbon. La devise indonésienne en est affectée, un dollar américain valant près de 18 100 roupies. La Banque centrale a relevé, il y a peu, son taux directeur de 25 points de base, à 5,50 %.

Le gouvernement indonésien estime toujours boucler l’exercice 2026 avec un taux de croissance de 5,4 %, même si la Banque mondiale indique que la croissance de l’Indonésie ne dépasserait probablement pas 5 % cette année sous la pression des dépenses publiques.

Il faut savoir que l’Indonésie table sur une croissance économique de 8 % d’ici à 2029. Le haut responsable financier Juda Agung l’a réitéré il y a quelques jours dans un entretien avec l’AFP : « Nous devons atteindre un niveau de croissance plus élevé pour devenir un pays riche d’ici 2045 », a-t-il déclaré. « Sinon, nous allons rester piégés dans le groupe des pays à revenu intermédiaire », a-t-il ajouté. « À l’horizon 2035 ou 2040, notre population vieillira, ce qui signifie que les gens seront moins productifs. Nous ne voulons pas vieillir avant de nous être enrichis ».

Le monde frémit, l’Asie du Sud-Est ambitionne, l’Indonésie dragonne ! Fin mai, le gouvernement a créé Danantara Sumberdaya Indonesia (DSI), un nouvel organisme chargé de superviser les exportations des ressources naturelles. Une décision nécessaire destinée, aux dires des plus hauts responsables, à mettre fin aux pertes de revenus dues à la corruption. Ces pertes sont estimées à 900 milliards de dollars sur les 20 dernières années.

Depuis le relèvement des taux d’intérêt, des économistes ont observé d’importants flux d’investissement vers les obligations d’État et un regain de confiance dans le marché boursier. N’empêche, les partisans du libre-échange à tout va, épaulés par quelques cercles intégristes et dogmatiques du FMI et de la Banque mondiale, accusent la politique gouvernementale de populisme et d’interventionnisme. Comme si Keynes ou Samuelson étaient nés sous les tropiques !

En déambulant dans les rues populeuses de Jakarta, Jakarta qui ne dort pas, avec son agglomération de 42 millions d’habitants, la plus grande au monde, et ses millions de motos, je ressens cette sérénité et cette noblesse d’âme dont les Indonésiens ont le précieux secret. Pas besoin de clinquant ou d’ostentation identitaire ou religieuse pour être profondément soi-même. Les gens ici assument un destin séculaire aux boutures humaines et spirituelles stratifiées, imbriquées mais toujours harmonieuses. Si ce n’est pas un monde, l’Indonésie est en soi un continent.

S.B.F

La deuxième partie dans notre édition de demain: « Le retour de l’esprit de Bandung »

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Auteur

La Presse

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