Spectacles de l’été : Un bras de fer entre culture et divertissement ?
Comme chaque année, les festivals se multiplient, chacun avec son lot de bonnes, ou parfois de mauvaises surprises. En parallèle, les agences événementielles ne cessent, à leur tour, de se multiplier et gagnent en succès et en influence en misant sur des artistes étrangers dont l’attractivité est garantie. Une question légitime devrait alors se poser quant à la vocation de ces spectacles: derrière les affiches et les gradins combles, ou pas, que reste-t-il à la culture face au divertissement ?
La Presse —Avant de revenir sur des exemples concrets où les choix des organisateurs, étatiques ou privés, méritent d’être examinés, il est utile de comprendre ce qu’est la culture et en quoi consiste le divertissement. Selon le dictionnaire Larousse en ligne, la culture est « l’enrichissement de l’esprit par des exercices intellectuels», avec pour synonymes «érudition», «instruction» et «savoir». Quant au divertissement, il est synonyme d’ «amusement», de «récréation» et de «plaisir». Tout est dit, et si l’on se fie à ces définitions, on sait désormais à quoi s’attendre. Une chose est sûre : ces deux notions ne sont pas antonymes et pourraient même parfaitement bien se superposer et se compléter.
Certains festivals ont mis en avant des artistes tunisiens et étrangers qui ont un talent indéniable et assurent une bonne ambiance avec leur énergie scénique. Ce sont des concerts qui permettent une ouverture sur d’autres cultures, des univers singuliers et dont on sort avec le bonheur d’une expérience nouvelle. Il y a eu à Carthage Angélique Kidjo, l’une des artistes africaines les plus influentes, avec 5 Grammy Awards et une étoile au Hollywood Walk of Fame. Résultat: une affluence relativement faible par rapport aux concerts plus «populaires». Le Festival international de Hammamet a reçu Big Daddy Wilson, une figure incontournable du blues contemporain ayant une reconnaissance internationale. Malgré son immense valeur artistique, son passage n’a pas bénéficié de la même visibilité que certains chanteurs aux compétences moyennes. D’autres concerts privilégiant la création et la découverte musicale sont passés sans faire de vagues sur les réseaux sociaux et dans les médias. Parmi lesquels, il y a la star du fado Mariza, l’ensemble musical italien Randò Veniziano, les Cubains Somos Nai et Raúl Paz… L’excellence de ces spectacles n’a pas été récompensée par une affluence à la hauteur. Le Tabarka Jazz Festival a fait son retour avec une programmation soigneusement conçue, sans pour autant remplir les gradins comme autrefois. Quant au Festival international de Sousse, il se fait critiquer en continu pour avoir parié sur des spectacles de bonne valeur artistique, mais à la fréquentation modeste. Le public réclame son droit légitime de distraction. Il se détourne de plus en plus du contenu profond qui instruit et développe l’esprit critique. Ce n’est pas une question de goûts personnels, mais une tendance générale qui affecte tous les domaines artistiques et qui se confirme à travers les ventes des billets. Pourtant, il ne s’agit pas d’un contenu particulièrement élitiste ou d’arts académiques et exigeants qui impliquent des connaissances spécialisées.
On a beau pointer du doigt les organisateurs, pensant que c’est un manque d’informations et de promotion. Or, si l’on revient à Angélique Kidjo, à titre d’exemple, et que l’on mette d’un côté cette artiste avec ses récompenses prestigieuses supposées suffisantes pour attiser l’engouement des mélomanes, et de l’autre un spectacle purement festif, le choix des spectateurs risque d’être décevant. D’ailleurs, même pour la couverture médiatique, les vidéos sélectionnées sont en général celles où les spectateurs dansent. Elles sont supposées traduire le succès et l’énergie du spectacle, comme si la soirée se mesure à sa seule dimension festive. Encore une preuve, Najla Ettounsia a été récemment au Festival international de Bizerte, dans une soirée qui a drainé une forte audience. Pourtant, elle ne cesse de souligner qu’elle n’est pas chanteuse au vrai sens du terme et que «l’on ne peut en aucun cas lui demander d’interpréter du Oum Kalthoum ». Elle se présente comme une artiste de variétés, et c’est à ce titre qu’elle trouve sa place dans des manifestations culturelles de renom. Pareil pour de nombreux autres spectacles tunisiens et étrangers qui divisent les avis.
La Cité des sciences de Tunis au cœur des interrogations
En plus des grands événements étatiques ou subventionnés par l’Etat, des initiatives privées ont aussi leur mot à dire. La Cité des sciences de Tunis, lieu de diffusion et de rayonnement des savoirs, a accueilli cet été des concerts de producteurs privés orientés vers le divertissement de masse. Un espace extramuros portant le nom de «Aboulkacem Chebbi» a abrité un spectacle de Raouf Maher et Nawal Zoghbi. La soirée a été fortement perturbée par la survente de billets, puis par une coupure d’électricité. Quelques jours après, un concert prometteur du célèbre Dystinct a été interrompu suite à des scènes violentes entre spectateurs. On s’apprêtait à accueillir Haifa Wehbe avant que la Cité des sciences n’annonce l’annulation du contrat de location avec les organisateurs. Comment ce site respectueux où on observe le ciel tout au long de l’année peut-il tomber aussi bas ?
Alors qu’aucun responsable n’a commenté les incidents et les choix récents, on se pose des questions inquiétantes sur la cohérence entre la mission originelle de cette institution culturelle et scientifique et une éventuelle nouvelle vocation, ainsi que sur le type d’expérience qu’elle offre désormais.
Une balance délicate entre goûts et coûts
On sait que le marché récompense plus la visibilité que la qualité, que les organisateurs sont parfois contraints à programmer des concerts pour leur rentabilité, ce qui est parfaitement compréhensible. Le problème s’aggrave quand cette logique s’impose comme seule boussole de la line-up. À ce moment-là, il faut prendre du recul et s’interroger sur la balance entre recettes et apport culturel. Les organisateurs se justifient toujours en déclarant qu’ils répondent à la demande du public. Or, une bonne programmation ne doit pas se contenter de refléter les tendances du moment et les sold out n’ont pas à être un objectif en soi. Le rôle des décideurs et des responsables d’associations et d’institutions culturelles devrait dépasser la simple mission d’un organisateur d’événements qui cherche en premier à remplir ses caisses. Ils doivent contribuer à élever les goûts, nous faire découvrir de nouveaux champs de création, sans se limiter à ce qui nous est familier. Il ne s’agit pas, tout de même, d’opposer les festivités au produit purement culturel, mais de ne pas sacrifier les œuvres qui instruisent au nom de la rentabilité.
Le Festival international de musique symphonique d’El Jem allie parfaitement bien ces deux volets. D’ailleurs, l’Orchestre du bal de l’Opéra de Vienne joue presque toujours à guichets fermés. Sami Yucuf a fait un triomphe à Carthage. A Hammamet, un grand enthousiasme du public et des médias a accompagné les passages de Yara et Faraj Suleiman qui ont confié ne pas être assez présents parce qu’on ne les invite pas. Tous les billets du concert de Boutheina Nabouli ont été vendus plus de 2 semaines avant son concert qui porte le nom de son dernier album « Doulicha ». Les festivals et les institutions culturelles ne doivent donc pas renoncer à leur mission éducative. On sait que cette responsabilité revient parfois à ramer à contre-courant. Du courage, il en faut, et de la résilience afin de savoir mettre des limites et ne pas se plier aux exigences du marché.
On sait aussi que les budgets sont limités, que les cachets des artistes sont de plus en plus élevés. Or, toutes les politiques publiques ne sont pas guidées uniquement par la profitabilité financière. La culture ne doit pas faire l’exception.



