« Allô Nintendo, j’ai perdu mon épée magique » : dans les coulisses du standard le plus insolite des années 80
Savez-vous qu’il y a près de quarante ans, un joueur bloqué dans un donjon n’ouvrait pas un moteur de recherche, mais décrochait son téléphone ? En 2026, la solution à une énigme s’obtient en trois mots tapés sur un écran.
Beaucoup de gamers d’aujourd’hui ignorent pourtant que cette même situation se réglait, jadis, avec une vraie personne à l’autre bout du fil, capable de réciter de mémoire l’emplacement exact d’un trésor caché dans The Legend of Zelda.
Le 16 décembre 1988, l’émission américaine 20/20, sur la chaîne ABC, diffuse un reportage resté célèbre, intitulé « Nuts for Nintendo ». Les caméras s’introduisent alors dans les locaux de Nintendo of America, où des dizaines d’employés décrochent sans relâche les appels de joueurs en détresse. Ces salariés portent un nom bien précis : les « Game Play Counselors », que l’on pourrait traduire par « conseillers de jeu ».
Leur mission : écouter la description d’un niveau ou d’une énigme, et guider l’appelant pas à pas jusqu’à la solution, sans manuel, sans capture d’écran, sans forum en ligne. Une prouesse de mémoire collective, à une époque où aucun de ces outils n’existait encore.
Le service, souvent appelé la « Nintendo Power Line » ou la « Hotline Nintendo », trouve son origine dès le milieu des années 1980, avec une poignée de conseillers seulement. Il prend une tout autre ampleur à partir d’août 1988, au moment où l’entreprise lance son magazine Nintendo Power, qui vient nourrir l’engouement déjà immense autour de la NES. À son apogée, le centre d’appels compte parfois plus d’une centaine de conseillers, capables de répondre aussi bien sur le nombre de pièces nécessaires pour gagner une vie supplémentaire dans Super Mario Bros. que sur l’emplacement d’un donjon particulier dans Zelda.
Contrairement à l’image d’un simple job d’étudiant, devenir conseiller chez Nintendo relevait presque du concours. Selon certains témoignages recueillis plus tard par la presse spécialisée, plusieurs centaines de candidatures pouvaient être reçues pour seulement une trentaine de postes. Les recrues devaient réussir un test écrit sur la culture vidéoludique, faire preuve d’une grande rapidité de frappe, et, détail insolite, résider dans la région de Seattle, siège américain de Nintendo. Une fois embauchés, les conseillers étaient encouragés à passer leurs pauses… à jouer, afin de rester à jour sur les dernières sorties.
Le service a fonctionné pendant près de deux décennies, survivant à plusieurs générations de consoles, avant de fermer définitivement ses portes en 2005, emporté par la montée en puissance d’Internet et des guides de jeux en ligne. Il reste aujourd’hui un symbole d’une époque révolue, celle où l’expertise vidéoludique se transmettait de vive voix, un appel téléphonique à la fois.



