« Trois millions de femmes célibataires » : Les chiffres démentent une autre idée reçue
Après le divorce, autre chiffre brandi pour mettre en cause le Code du statut personnel : la Tunisie compterait trois millions de femmes célibataires. Le chiffre est spectaculaire, mais il ne résiste pas à l’épreuve des statistiques. Le Rgph 2024 de l’INS montre surtout une réalité différente : celle d’un mariage de plus en plus tardif, particulièrement chez les hommes, conséquence d’une transformation profonde des modes de vie, des études, de l’accès à l’emploi, du logement et des aspirations des nouvelles générations.
La Presse — C’est devenu un autre refrain dans les débats autour du Code du statut personnel (CSP). Après avoir accusé l’interdiction de la polygamie et le divorce judiciaire d’avoir fragilisé la famille tunisienne, certaines voix avancent un autre chiffre-choc : la Tunisie compterait trois millions de femmes célibataires.
Le chiffre est impressionnant. Mais il suffit de revenir aux données officielles du Recensement général de la population et de l’habitat (Rgph) 2024, publiées par l’Institut national de la statistique (INS), pour constater qu’il ne correspond pas à la réalité démographique.
La Tunisie comptait, au 6 novembre 2024, 11 972 169 habitants, dont 5,906 millions d’hommes et 6,066 millions de femmes. Les femmes représentent ainsi 50,7% de la population, contre 49,3% pour les hommes. Trois millions de femmes célibataires représenteraient donc près de la moitié de l’ensemble de la population féminine. Une affirmation qui exige, à tout le moins, d’être sérieusement vérifiée.
Combien de femmes sont réellement concernées ?
Pour comprendre le phénomène, il faut commencer par la pyramide des âges.
Le Rgph 2024 montre une Tunisie qui vieillit rapidement. Les personnes âgées de 60 ans et plus représentent désormais 16,9 % de la population, contre 11,7 % en 2014. L’âge moyen de la population atteint 35,5 ans. (ins.tn)
La tranche des 18–35 ans, qui correspond à une grande partie des âges d’entrée dans le mariage, peut être reconstituée à partir des groupes d’âge quinquennaux publiés par l’INS.
Cette estimation donne environ 3,12 millions de personnes, avec une répartition presque parfaitement équilibrée entre les sexes :
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18–35 ans |
Effectif estimé |
Part |
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Hommes |
≈ 1,57 million |
50,3 % |
|
Femmes |
≈ 1,55 million |
49,7 % |
|
Total |
≈ 3,12 millions |
100 % |
Le constat est sans appel : toutes les femmes âgées de 18 à 35 ans réunies représentent environ 1,55 million de personnes.
Il est donc impossible de trouver trois millions de femmes célibataires dans cette tranche d’âge.
Si le chiffre de trois millions prétend englober toutes les femmes «non mariées», quel que soit leur âge, il faut alors inclure les divorcées et les veuves. Or, «non mariée» et «célibataire» ne sont pas synonymes.
Célibataire, divorcée, veuve : attention aux amalgames
Les données du Rgph 2024 permettent précisément de distinguer les situations matrimoniales.
Chez les personnes âgées de 15 ans et plus, 34% sont célibataires, 57,7% mariées, 6,1% veuves et 2,1% divorcées.
Chez les femmes, la répartition est de 29,6% de célibataires, 57% de mariées, 10,6 % de veuves et 2,8% de divorcées. Chez les hommes, elle est de 38,8 % de célibataires, 58,5% de mariés, 1,4% de veufs et 1,4% de divorcés. Ces chiffres permettent déjà de corriger une idée reçue : le célibat n’est pas un phénomène essentiellement féminin.
Bien au contraire, chez les hommes, il reste beaucoup plus important à certains âges.
Le paradoxe des 30–34 ans
Le chiffre le plus révélateur concerne les 30–34 ans.
Dans cette tranche d’âge, 64,8 % des hommes sont célibataires, contre seulement 28 % des femmes. L’écart atteint donc 36,8 points.
Chez les 35–39 ans, la proportion de célibataires reste de 34,9 % chez les hommes, contre 15,4 % chez les femmes. Voilà une donnée essentielle pour comprendre le marché matrimonial tunisien.
Alors que certains discours décrivent une génération de femmes condamnées au célibat faute de conjoints disponibles, les statistiques montrent surtout qu’une proportion beaucoup plus importante d’hommes reste célibataire aux mêmes âges.
Le problème n’est donc pas nécessairement le manque d’hommes. Il tient largement au décalage du calendrier matrimonial entre les deux sexes.
35,3 ans pour les hommes, 28,9 ans pour les femmes
Ce décalage s’explique en grande partie par l’âge auquel les Tunisiens se marient.
Selon les données du Rgph 2024, l’âge moyen au premier mariage atteint 35,3 ans pour les hommes et 28,9 ans pour les femmes, soit un écart de 6,4 années. La comparaison historique est encore plus parlante. En 2014, l’âge moyen au premier mariage était de 33 ans pour les hommes et 28,6 ans pour les femmes.
En dix ans, l’âge moyen du premier mariage masculin a donc progressé de 2,3 ans, tandis que celui des femmes n’a augmenté que de 0,3 année.
Sur une période beaucoup plus longue, la transformation est spectaculaire : en 1966, les hommes se mariaient en moyenne à 27,1 ans et les femmes à 20,9 ans.
Le mariage tardif n’est donc pas un phénomène apparu récemment. Il s’inscrit dans une transformation démographique de plusieurs décennies.
Les études repoussent l’entrée dans la vie adulte
Pourquoi les Tunisiens se marient-ils plus tard ?
Le premier facteur est l’allongement de la période consacrée aux études.
L’accès massif à l’enseignement secondaire et supérieur a profondément modifié le calendrier de la vie. Le jeune adulte ne passe plus directement de l’école au mariage et à la constitution d’une famille.
Il doit d’abord obtenir un diplôme, trouver un emploi et, souvent, acquérir une certaine autonomie financière.
Cette transformation concerne les deux sexes, mais elle pèse particulièrement sur le calendrier masculin, compte tenu du modèle traditionnel selon lequel l’homme doit disposer d’une situation professionnelle et matérielle suffisamment stable avant de fonder un foyer.
L’emploi et le logement : les véritables obstacles
Le deuxième facteur est économique.
Le chômage et la précarité de l’emploi des jeunes retardent leur installation dans la vie adulte. Or, le mariage implique encore, dans une large partie de la société tunisienne, des dépenses importantes et la nécessité de disposer d’un logement.
Trouver un emploi stable, avoir un revenu régulier et pouvoir accéder à un logement deviennent ainsi des conditions préalables au mariage.
Le recul de l’âge matrimonial ne traduit donc pas nécessairement un rejet de la famille ou du mariage. Il peut être le résultat très concret de difficultés économiques.
À cela s’ajoutent les aspirations nouvelles : poursuivre ses études, construire une carrière, voyager, acquérir une autonomie financière ou préparer un projet personnel avant de fonder une famille.
Le mariage tend ainsi à devenir moins le point de départ de la vie adulte que l’aboutissement d’un processus d’installation.
Une autre réalité démographique : la migration
La migration internationale intervient également dans la structure démographique.
L’INS relève un retournement du rapport de masculinité à partir du début de l’âge adulte, notamment en raison de la migration internationale et de la surmortalité masculine. Il serait donc simpliste d’expliquer la situation matrimoniale uniquement par le rapport numérique entre hommes et femmes.
La population tunisienne est certes légèrement plus féminine dans son ensemble, mais la question du mariage dépend surtout de la structure par âge et des comportements matrimoniaux.
Le vieillissement change aussi la perception du «célibat»
Le vieillissement de la population constitue un autre élément à ne pas négliger.
Les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes. L’espérance de vie à la naissance atteint ainsi 79,3 ans pour les femmes contre 74,7 ans pour les hommes. Avec l’allongement de la durée de vie et l’augmentation du nombre de personnes âgées, le nombre de femmes veuves augmente mécaniquement.
Les inclure dans un chiffre global de «femmes non mariées», puis présenter ce chiffre comme celui de femmes n’ayant jamais trouvé de mari, serait donc particulièrement trompeur.
Le CSP n’explique pas tout
C’est ici que la question rejoint directement le débat sur le Code du statut personnel.
L’interdiction de la polygamie et l’instauration du divorce judiciaire en 1956 sont parfois présentées comme les causes de la crise du mariage et du célibat féminin.
Mais les chiffres du Rgph montrent une réalité beaucoup plus complexe.
Comment expliquer, si la polygamie était la clé du problème, que 64,8 % des hommes de 30–34 ans soient célibataires contre seulement 28 % des femmes ?
Comment expliquer que l’âge moyen du premier mariage masculin atteigne 35,3 ans ?
Ces données orientent vers une autre explication : le mariage est retardé par les transformations de la société, et non simplement empêché par le cadre juridique instauré par le CSP.
Le Code peut évidemment faire l’objet d’un débat sur ses dispositions et leur évolution. Mais attribuer au CSP l’ensemble des transformations de la famille tunisienne revient à négliger des facteurs économiques, sociaux et démographiques autrement plus puissants.
Trois millions : un chiffre-choc, pas un indicateur démographique
Au terme de l’examen des données, le chiffre des « trois millions de femmes célibataires » apparaît donc pour ce qu’il est: une affirmation qui ne correspond à aucune catégorie statistique clairement identifiée par l’INS.
La Tunisie compte 6,066 millions de femmes. Les femmes de 18 à 35 ans sont estimées à environ 1,55 million. Et, dans les tranches d’âge où le mariage devient central, le célibat masculin est nettement supérieur au célibat féminin.
Le véritable phénomène n’est donc pas une prétendue explosion du célibat féminin.
C’est le report général du mariage, particulièrement marqué chez les hommes.
Et ce report a des causes bien identifiables : études plus longues, accès plus tardifs à l’emploi, difficultés d’accès au logement, contraintes économiques, recherche de stabilité, nouvelles aspirations individuelles, migration et vieillissement de la population.
Après les « 16 012 divorces » qui ne font pas de la Tunisie un pays «surdivorcé», après la comparaison avec les pays arabes où la polygamie demeure autorisée, le même enseignement se dégage: les chiffres résistent mal aux slogans lorsqu’on les examine sérieusement.
Le débat sur le CSP peut être légitime. Sa remise en cause peut être assumée. Mais elle mérite mieux que des chiffres-chocs.
Car avant d’accuser le Code du statut personnel d’avoir créé des millions de célibataires, il faudrait commencer par regarder ce que disent réellement les statistiques sur les hommes, les femmes, leur âge, leurs études, leur emploi et surtout… l’âge auquel ils choisissent ou peuvent réellement se marier.



