Cimetières : Des lieux à réhabiliter et à entretenir
Il faut parfois franchir les portes d’un cimetière pour mesurer jusqu’où peut aller le laisser-aller. À Sousse comme ailleurs en Tunisie, l’état de certains lieux de sépultures interpelle et pose une question simple : avons-nous encore les moyens, mais surtout la volonté, d’offrir à nos morts la dignité qu’ils méritent ?
La Presse — Un cimetière n’est pas un espace comme les autres. C’est un lieu de mémoire, de silence et de recueillement. C’est aussi l’un des rares endroits où les vivants continuent de venir «retrouver» ceux qui les ont quittés. Alors, lorsque les allées disparaissent sous les herbes folles, lorsque les détritus s’accumulent entre les tombes, lorsque la végétation devient envahissante et que certaines sépultures restent inachevées pendant des mois, il ne s’agit plus d’un simple problème d’entretien.
C’est une question de dignité. Les témoignages récemment recueillis à propos des cimetières de Sousse sont, à cet égard, particulièrement révélateurs. Au cimetière de Houmet Souiss, des citoyens décrivent des allées jonchées de feuilles mortes et de déchets, une végétation insuffisamment maîtrisée et des tombes demeurées inachevées longtemps après les inhumations. Un cercueil aurait même été laissé sur place.
Des visiteurs venus se recueillir sur les tombes de leurs proches disent partager le même constat. Ils ne demandent pourtant rien d’extraordinaire. Ils veulent simplement pouvoir marcher jusqu’à la tombe d’un parent dans un endroit propre, accessible et digne.
«Un spectacle de désolation»
Le témoignage de Noureddine Ali, un Soussien venu récemment se recueillir sur la tombe de ses parents, illustre avec des mots particulièrement forts le malaise ressenti par de nombreux citoyens.
Il raconte avoir décidé de se rendre au cimetière après avoir vu, quelques jours auparavant, des publications dénonçant l’état d’abandon et de délabrement du cimetière de Sousse. «Je m’y suis rendu aujourd’hui pour me recueillir sur la tombe de mes parents. Effectivement, le cimetière offre un spectacle de désolation qui tranche avec la dignité que l’on attend d’un lieu de recueillement», témoigne-t-il.
Une description sans appel
«Dès l’entrée, une végétation sauvage et envahissante impose sa loi : ronces, herbes folles et arbustes épineux ont colonisé les allées, rendant la circulation entre les tombes malaisée, parfois même impossible à moins de courir le risque de se fouler la cheville, ce qui a failli m’arriver», poursuit Noureddine Ali.
Pour ce Soussien, l’état des lieux ne se limite pas à des problèmes d’accessibilité. Il touche également directement à la mémoire des personnes enterrées dans ce cimetière.
«Les inscriptions de nombreuses sépultures s’effacent peu à peu sous la mousse et les lichens. Le sol, par endroits, disparaît sous un tapis de détritus accumulés au fil des années : sacs plastiques déchirés, bouteilles vides, gravats de construction et déchets divers jonchent les abords comme le cœur même du cimetière, apportés là par le vent ou par l’incurie de riverains peu scrupuleux», déplore-t-il.
Un constat qui, selon lui, traduit une absence d’entretien durable : «Aucun entretien régulier ne semble avoir été assuré depuis longtemps, et l’abandon dans lequel se trouve ce patrimoine funéraire témoigne d’une négligence collective aussi affligeante qu’inquiétante pour la mémoire des défunts qui y reposent».
Une colère indicible
Le témoignage de Noureddine Ali se fait ensuite plus sévère lorsqu’il évoque la responsabilité des responsables locaux. «Face à ce constat désolant, les services municipaux font preuve d’une atonie frappante. L’absence d’entretien régulier, le manque de gardiennage et l’inaction traduisent un désengagement manifeste envers le respect dû aux défunts et le patrimoine de la ville et laissent le site vulnérable au vandalisme et au vol, au point que déposer des fleurs sur une tombe relève désormais du défi», estime-t-il.
Notre interlocuteur dénonce également ce qu’il considère comme une gestion essentiellement réactive : «La municipalité se limite à des interventions ponctuelles et superficielles, souvent uniquement après de vives protestations citoyennes. » Pour lui, une véritable prise en charge suppose davantage qu’un nettoyage occasionnel. Il appelle à la mise en place d’un « gardiennage permanent et vigilant» ou d’une «brigade dédiée à l’entretien des espaces sacrés».
Et de conclure sur une comparaison qui en dit long sur son attente : «Ce n’est pourtant pas une fatalité, il suffit de se rendre au cimetière de Hammam Sousse pour constater la différence».
Un manque de moyens qui pèse lourd
Le témoignage de Noureddine Ali rejoint ainsi d’autres observations faites récemment au cimetière de Houmet Souiss. Sur place, un ouvrier aurait expliqué que le cimetière ne disposerait plus, depuis environ quatre mois, de «mouqawel», responsable chargé notamment de superviser certaines opérations liées au fonctionnement du cimetière et aux inhumations.
Le manque de personnel serait également devenu un véritable problème. Selon ce témoignage, seuls quatre ouvriers maçons et deux ouvriers chargés de les assister seraient actuellement affectés au site. Un nombre qui contraste fortement avec la situation d’il y a une quinzaine d’années, lorsque quatorze personnes y travaillaient.
Plus préoccupant encore, les quatre maçons ne seraient réunis simultanément que deux jours par semaine, les jeudi et vendredi. Le reste du temps, une partie des effectifs serait affectée à d’autres cimetières de la ville, notamment ceux de Hay Laaouina et d’Oued Kharroub.
Il ne faudrait évidemment pas faire porter la responsabilité de cette situation aux agents qui travaillent sur le terrain. Au contraire. Quand quelques ouvriers doivent entretenir plusieurs sites, assurer les opérations d’inhumation et répondre à une population importante, leur capacité d’action atteint forcément ses limites.
Le problème est donc ailleurs : dans l’organisation, dans la planification et dans les moyens consacrés à ces lieux.
Attendre la polémique pour agir
Le véritable problème n’est peut-être même pas l’état ponctuel d’un cimetière. C’est l’impression d’une absence de suivi.
Une mauvaise habitude semble s’être installée dans certaines collectivités : attendre que les citoyens protestent, que les photos circulent sur les réseaux sociaux et que l’indignation monte pour intervenir. On nettoie alors. On coupe quelques branches. On enlève les déchets. On donne l’impression que le problème est réglé. Jusqu’à la prochaine fois. Or, un cimetière ne peut pas fonctionner selon le principe de l’intervention d’urgence. Il exige précisément l’inverse : de la régularité, de la surveillance et de la continuité.
La végétation pousse chaque semaine. Les déchets s’accumulent chaque jour. Les tombes se dégradent avec le temps. Les équipements vieillissent. Le gardiennage devient nécessaire. Rien de tout cela ne peut être réglé par une opération ponctuelle.
Réhabiliter et entretenir
La réponse ne devrait donc pas se limiter à une opération de nettoyage. Il faut réhabiliter les cimetières, mais surtout instaurer une véritable politique d’entretien permanent. Renforcer les effectifs, désigner clairement les responsables, assurer le gardiennage, dégager régulièrement les allées, maîtriser la végétation, évacuer les déchets et suivre l’état des sépultures : ce sont des mesures simples, mais qui nécessitent une volonté réelle.
Il faudrait également responsabiliser les citoyens. Un cimetière propre ne peut le rester si certains y abandonnent leurs déchets ou dégradent les lieux. Le respect doit être collectif.
Mais la première responsabilité revient à ceux qui ont la charge de ces espaces publics. Il est temps de sortir de la logique du « coup de propre » après chaque scandale. Les cimetières ne doivent pas être entretenus uniquement lorsqu’une photo devient virale ou qu’une plainte fait du bruit.
Le respect des morts ne devrait pas dépendre du niveau de colère des vivants. La dignité d’une ville se mesure aussi à la manière dont elle traite ses cimetières. Car entretenir une tombe, dégager une allée, couper une mauvaise herbe ou ramasser un déchet peut sembler dérisoire. Cela ne l’est pas. C’est le minimum que nous devons à ceux qui nous ont précédés. Et le minimum que nous devons aux familles qui, un jour, franchiront à leur tour les portes de ces cimetières pour venir se recueillir.



