Livres – « La femme du mardi » de Aida Hamza : Une passion à l’encre des mots
Le livre s’ouvre d’emblée sur une présentation des protagonistes. Brahim et Amal prennent la parole, chacun à son tour, à la première personne du singulier, pour esquisser leurs portraits respectifs. À première vue, c’est un roman sur une liaison amoureuse interdite mais le livre cache plusieurs niveaux de lecture.
La Presse — « La femme du mardi » est le nouveau livre de Aida Hamza qui vient de paraître chez Contraste éditions. L’auteure a déjà publié des œuvres de genres différents, notamment des recueils de poésie, des contes pour enfants et des nouvelles. Elle a reçu de nombreux prix littéraires, dont le Comar découverte en 2011 pour son premier roman « Une heure dans la vie d’une femme ».
« La femme du mardi » se prête à plusieurs niveaux de lecture. À première vue, c’est un roman sur une liaison amoureuse interdite. Le livre s’ouvre d’emblée sur une présentation des protagonistes. Brahim et Amal prennent la parole, chacun à son tour, à la première personne du singulier, pour esquisser leurs portraits respectifs. Il est ingénieur, originaire de la ville côtière de Kalibel. Marié depuis 20 ans et père de deux enfants, il n’a pourtant pas connu l’amour, mais a plutôt choisi de se conformer au « moule » de la société auquel il est difficile d’échapper. « Ma vie n’a rien d’original, elle ressemble à la vie de milliers d’hommes et de femmes qui courent matin et soir pour construire un avenir à leur progéniture qui soit plus beau que le leur ». C’est ainsi qu’il voit son existence, un personnage qui s’interroge sur ce qu’est un « homme comblé » et sur la place de la passion dans cette vie peut-être plus calme qu’il ne le faut.
Amal est journaliste, une femme de la capitale qui «a quitté l’ennui et la certitude d’une vie sans surprises pour l’aventure : la vraie vie », comme elle se décrit dans le premier chapitre qui lui est dédié. Dans cette partie du roman, les passages polyphoniques laissent apparaître des faits et des traits de caractère. De plus, ces fragments d’existence dévoilés installent d’emblée une relation particulière avec la parole qui devient le moteur d’avancement de l’histoire. Chaque personnage est peint selon la manière dont il se raconte lui-même, d’où le rapport étroit entre identité et récit de soi.
Puis un jour, les chemins de Brahim et Amal se sont croisés. C’est un coup de foudre auquel il semble inutile de résister. Afin de transcender la distance géographique et les interdits qui marquent leur relation, ils décident de maintenir un échange par lettres. Et c’est ainsi que la suite du livre prend la forme d’un roman épistolaire. La succession de voix devient alors une suite de courriers. Au couple s’ajoute Karima, « l’amie de toujours, la conseillère et la confidente ». L’auteure a situé cette idylle dans un contexte contemporain, en y intégrant des faits divers récents. Malgré la rapidité digitale et l’effet des « réseaux sociaux qui abolissent les frontières », Aida Hamza a tenu à ressusciter l’ère des correspondances romantiques célèbres, « l’idée d’un siècle passé ». Nombreuses sont les lettres d’amour qui ont traversé le temps, portées par la plume de poètes, d’artistes, de politiciens et d’anonymes. Ces correspondances sont encore témoins des détresses et des passions contrariées par les obligations. L’auteure a donc renoué avec cette pratique désuète, mais qui fascine toujours.
Les protagonistes ne prétendent pas rivaliser avec May Ziade et Khalil Jibran, que l’écrivaine a cités, et qui se sont écrits pendant 20 ans. Dans cet échange, Brahim s’est montré timide et réservé. Il n’a jamais eu l’habitude d’exprimer ce qu’il ressent et «préfère les coins d’ombre ». C’est « un homme pratique, un homme d’action. »
Amal, en revanche, dit toujours ce qu’elle pense. Elle est plus déterminée, plus emportée par l’élan de la passion. Les lettres deviennent alors un territoire de rencontre fragile et protégé. « Je voulais porter une histoire où nous existerions tous les deux sur des feuilles de papier », écrit Amal. Elle voulait en fait entretenir ses rêveries, « passer du réel à un personnage de roman ».
De chapitre en chapitre et de lettre en lettre, chacun cherche les mots qui pourraient dire ce qu’il ne pouvait exprimer autrement. Et si l’amour était finalement un prétexte pour parler de l’écriture ?
La mise en mots est une expérience de dévoilement de soi pour aller vers l’autre et exprimer la force de l’intimité loin des regards qui jugent. Écrire pour se revoir, pour surmonter la fugacité de l’instant et la distance entre leurs villes respectives, inventer des mots pour retenir l’autre, écrire pour se réchauffer, pour vaincre sa solitude… Comment choisir « des mots qui font du bien, qui ont une saveur, un goût » ? Comment « les faire mûrir », les surveiller ? Il y a aussi « des lettres sourdes » où le silence n’est pas l’absence de parole. Il est parfois le prolongement du langage, il « a son mot à dire » et devient même une forme éloquente d’aveu. Avec « des armées de phrases, des tranchées de mots », écrire ne semble plus être un jeu. Chaque tournure devient un choix conscient et le retour attendu prolonge paradoxalement le manque. Au-delà des interrogations concrètes, des métaphores filées autour de l’écriture se déploient tout au long du livre, jusqu’à « tourner la page » à la fin.
« La femme du mardi » est ainsi plus complexe qu’un récit sentimental. Derrière l’histoire d’amour qui constitue l’intrigue principale, se dessine le défi de se dire par l’écriture. La forme épistolaire donne aux échanges une portée particulière où la relation devient elle-même une expérience littéraire. Le langage de l’amour n’est plus éphémère. L’amour se construit autant dans ce qui est écrit que dans ce qui ne l’est pas. Et c’est précisément dans cette tension entre les mots et le silence, ce qu’on dévoile et ce qu’on retient, que le roman trouve sa profondeur.



