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Prêts d’honneur à 0% : véritable outil d’inclusion financière ou dispositif limité ?

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  • 13 septembre 2026
  • 8 min de lecture
Prêts d’honneur à 0% : véritable outil d’inclusion financière ou dispositif limité ?

Le système financier et bancaire tunisien s’apprête à mettre en œuvre, à compter du 1er octobre 2026, un nouveau mécanisme de financement fondé sur les “prêts d’honneur”, accordés sans intérêts (0%), après l’achèvement du cadre législatif et réglementaire régissant ce dispositif.
Présenté comme une nouvelle possibilité d’accès au financement avec des conditions allégées, notamment en matière de garanties, ce mécanisme suscite des attentes chez une partie des Tunisiens qui peinent à accéder au crédit bancaire classique. Reste toutefois à savoir s’il pourra réellement contribuer à renforcer l’inclusion financière, notamment auprès des milliers de personnes qui ne disposent pas encore d’un compte bancaire.
Dans une déclaration accordée à l’agence TAP, deux spécialistes du secteur bancaire ont livré des analyses divergentes sur la portée de ce nouveau mécanisme.

Un outil potentiel d’inclusion financière

Pour le spécialiste du secteur bancaire Mohamed Nakhli, le prêt d’honneur pourrait constituer “un outil d’inclusion financière”, dans la mesure où l’accès à ce financement passe nécessairement par la détention d’un compte bancaire.
Il rappelle que le taux d’accès aux services bancaires et financiers en Tunisie reste relativement faible, aux alentours de 36%, contre des niveaux qui avoisinent parfois les 100% dans certains pays.
Dans ce contexte, la mise en place des prêts d’honneur pourrait, selon lui, encourager l’ouverture de comptes bancaires par des particuliers et des commerçants qui n’en disposent pas encore, notamment les opérateurs exerçant dans le secteur informel.
Le nouveau mécanisme pourrait ainsi avoir un effet indirect sur la bancarisation d’une partie de la population, en incitant des personnes jusque-là éloignées du système bancaire à intégrer les circuits financiers formels.

Un impact jugé limité par certains spécialistes

Une analyse beaucoup plus prudente est avancée par l’expert-comptable et spécialiste du secteur bancaire Sofiane Werimi.
Selon lui, le mécanisme des prêts d’honneur ne devrait pas, à lui seul, permettre d’améliorer significativement le niveau d’inclusion financière en Tunisie.
Il estime que les banques continueront à appliquer des règles strictes en matière d’octroi de crédits et à évaluer la capacité de remboursement des demandeurs. Par conséquent, le nombre de prêts effectivement accordés pourrait rester limité.
Sofiane Werimi rappelle que 8% de l’ensemble des bénéfices réalisés par les banques au titre de l’année 2025 représentent environ 120 millions de dinars. La moitié de cette enveloppe, soit près de 60 millions de dinars, serait destinée aux particuliers et aux sociétés communautaires.
Sur cette base, il estime que le nombre de bénéficiaires ne devrait pas dépasser environ 12.000 personnes. Un volume qu’il juge insuffisant pour produire un véritable effet sur l’inclusion financière à l’échelle nationale.

Un dispositif issu d’un processus législatif entamé en 2024

Le nouveau mécanisme s’inscrit dans un processus législatif et réglementaire engagé depuis août 2024 avec l’adoption de la loi n°41 de 2024 relative au financement sans intérêts.
Ce cadre a ensuite été complété par la promulgation, le 23 juillet 2026, de la loi organique encadrant les prêts d’honneur.
Cette étape a été suivie par la publication de la circulaire de la Banque centrale de Tunisie n°8-2026, datée du 1er septembre 2026, qui fixe les procédures et les modalités de mise en œuvre du dispositif auprès des banques tunisiennes. L’entrée en application effective est prévue pour le 1er octobre 2026.

Jusqu’à 25.000 dinars sans intérêts

Le mécanisme prévoit plusieurs avantages destinés à faciliter l’accès au financement. Les prêts d’honneur seront accordés avec un taux d’intérêt de 0%. Ils ne nécessiteront ni garantie personnelle ni garantie réelle et ne seront soumis ni à une commission ni à des frais d’étude du dossier.
La durée maximale de remboursement est fixée à deux ans, avec la possibilité de bénéficier d’une période de grâce pouvant atteindre six mois.
Les montants accordés varieront en fonction de la catégorie du bénéficiaire. Les particuliers pourront obtenir jusqu’à 5.000 dinars, tandis que le plafond atteindra 10.000 dinars pour les microprojets.
Pour les petites et moyennes entreprises ainsi que pour les sociétés communautaires, le montant maximal du prêt est fixé à 25.000 dinars.
Le dispositif prévoit par ailleurs que les banques consacrent au moins 8% des bénéfices réalisés au cours de l’exercice précédent à la couverture de ces prêts.
Les demandes de prêts d’honneur devront être déposées exclusivement à travers une plateforme numérique dédiée mise en place par chaque banque.
L’ouverture des candidatures est prévue à partir du 1er octobre 2026, date à laquelle les personnes intéressées pourront commencer à déposer leurs demandes selon les procédures fixées par les établissements bancaires.
Cette dématérialisation vise notamment à simplifier les démarches et à faciliter l’accès au dispositif, même si les conditions d’éligibilité et l’évaluation de la capacité de remboursement continueront de jouer un rôle déterminant dans la décision d’octroi.

L’exemple de Wassim : entre besoin de financement et exclusion du crédit

Le cas de Wassim Sebai, un jeune homme d’une trentaine d’années travaillant dans un commerce de fruits au Bardo, illustre les difficultés auxquelles peuvent être confrontés certains bénéficiaires potentiels.
Souhaitant acquérir une moto d’une valeur d’environ 3.500 dinars pour assurer des livraisons, il espère ainsi développer son activité et pratiquement doubler ses revenus.
Wassim ne possède toutefois pas de compte bancaire. Il envisageait donc d’en ouvrir un afin de pouvoir bénéficier du nouveau mécanisme des prêts d’honneur.
Il avait auparavant écarté le recours au microfinancement en raison des taux d’intérêt appliqués à ce type de financement.
Après s’être renseigné sur les conditions d’accès aux prêts d’honneur, il a toutefois découvert qu’il ne remplissait pas les conditions légales requises. Son statut de travailleur journalier ne lui permettrait notamment pas de satisfaire aux critères d’éligibilité prévus par le dispositif.
Son cas illustre ainsi le paradoxe auquel pourrait être confronté le nouveau mécanisme : alors même qu’il vise notamment à faciliter l’accès au financement de personnes éloignées du système bancaire, certaines catégories de travailleurs pourraient rester exclues en raison de leur situation professionnelle ou de leur capacité à répondre aux conditions fixées par la réglementation.

Plus de 10,6 millions de comptes bancaires fin 2024

Les données disponibles montrent pourtant une progression du nombre de comptes bancaires en Tunisie.
Selon le rapport de supervision bancaire de la Banque centrale de Tunisie pour 2024, le nombre de comptes bancaires a progressé en moyenne de 1,6% par an entre 2020 et 2024, dépassant 10,6 millions de comptes à fin 2024.
Cette évolution ne signifie toutefois pas que l’ensemble de la population bénéficie effectivement d’un accès équivalent aux services financiers.
Selon les données de la Banque mondiale pour 2024, seuls 37% des Tunisiens disposent d’un compte auprès d’une institution financière. Cette proportion est encore plus faible chez les femmes, avec 29%, et parmi les personnes à faibles revenus, avec 32%.
Ces chiffres mettent en évidence l’écart entre la progression du nombre de comptes enregistrés dans le système bancaire et le niveau réel d’inclusion financière de la population.

Un dispositif appelé à faire ses preuves

Avec l’entrée en vigueur des prêts d’honneur à partir du 1er octobre, les banques tunisiennes disposeront donc d’un nouvel instrument de financement à taux nul, assorti de plafonds allant de 5.000 à 25.000 dinars selon les catégories de bénéficiaires.
Pour ses promoteurs, ce mécanisme peut contribuer à rapprocher davantage de citoyens du système bancaire et à favoriser le financement de petites activités et de projets. Pour ses détracteurs, son impact restera limité par les règles prudentielles des banques, les critères d’éligibilité et surtout par l’enveloppe financière disponible.
Au-delà du nombre de prêts effectivement accordés, l’un des principaux enjeux sera donc de déterminer si ce nouveau dispositif parviendra à toucher les catégories qui restent aujourd’hui les plus éloignées du système financier formel, notamment les travailleurs aux revenus irréguliers, les personnes non bancarisées et les porteurs de microprojets.
L’expérience qui débutera le 1er octobre permettra ainsi de mesurer si le « prêt d’honneur » constitue réellement un nouvel outil d’inclusion financière ou s’il restera un mécanisme de financement destiné à un nombre relativement restreint de bénéficiaires.

 

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Auteur

La Presse

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