Rentrée théâtrale – El Teatro : Une scène en mouvement
Pour sa nouvelle saison, El Teatro ne se contente pas d’aligner des spectacles. Depuis sa création, le lieu revendique une autre fonction : être un espace d’expérimentation, de formation, d’accueil et de transmission, où les premières œuvres côtoient les expériences renouvelées et où la mémoire du théâtre se réactive à travers les reprises.
La Presse — Il suffit parfois d’une question pour résumer l’esprit d’une saison. Celle que Taoufik Jebali place en ouverture de la nouvelle saison d’El Teatro est à la fois grave et provocatrice : « Reste-t-il encore une place pour le plaisir des yeux et le sens ? ».
Dans son texte d’ouverture, le fondateur d’El Teatro interroge un monde saturé d’images, soumis aux algorithmes, aux réseaux sociaux, à la vitesse de l’information et à une forme d’uniformisation du goût. Face à cette accélération, le théâtre peut sembler appartenir à un autre temps : celui de la présence, de la durée, du regard partagé et d’une relation directe entre l’œuvre et le spectateur. Mais c’est précisément cette apparente fragilité qui fait peut-être sa nécessité.
Car El Teatro n’est pas seulement une scène où l’on vient présenter un spectacle achevé. Le lieu s’est construit au fil des années comme un espace d’expérimentation, accueillant des artistes à différents moments de leur parcours, des écritures qui cherchent leur langage, des metteurs en scène qui prennent le risque de déplacer leurs propres pratiques.
La nouvelle saison prolonge cette vocation. Elle accorde notamment une place aux artistes qui signent leurs œuvres et aux démarches qui témoignent d’un renouvellement des expériences. Yosra Lamouri, avec une première œuvre, inscrit ainsi son travail dans cet espace où une jeune écriture peut trouver les conditions de sa rencontre avec le public. Une première création n’est jamais un aboutissement : elle constitue un point de départ, un terrain d’essai, parfois même un lieu d’incertitude où se construit une identité artistique.

Avec Ghassen Ben Hafsia, la démarche prend une autre dimension. Son parcours est marqué par la multiplication des expériences, les recherches et les déplacements d’un projet à l’autre. Harmonie, programmée en octobre, s’inscrit dans cette dynamique d’un théâtre qui ne considère pas l’expérience comme acquise, mais comme quelque chose à reprendre, à déplacer et à remettre en jeu.
Cette idée d’expérience renouvelée est essentielle dans un lieu comme El Teatro. Elle permet d’éviter que la transmission ne se réduise à la conservation d’un héritage. Transmettre, ce n’est pas reproduire. C’est donner les moyens de recommencer autrement.
La formation constitue justement l’un des autres axes qui donnent sa singularité au lieu. Ateliers, rencontres, pratiques et échanges participent à cette circulation entre ceux qui ont déjà une expérience de la scène et ceux qui cherchent encore leur voie. Le théâtre devient alors autant un lieu de représentation qu’un lieu d’apprentissage, où l’on se forme en regardant, en travaillant, en confrontant une idée à un plateau et à un public. Cette fonction de transmission rejoint une autre dimension d’El Teatro : la mémoire.
Le retour du Fou de Gibran, mis en scène de Taoufik Jebali, en constitue l’un des exemples les plus significatifs. Reprendre une œuvre n’est pas simplement la remettre à l’affiche. Avec le temps, le spectacle change de contexte, le public change, le regard change. Ce qui avait été créé hier peut ainsi être entendu autrement aujourd’hui.

Le Fou devient alors plus qu’une reprise : une conversation entre plusieurs temporalités du théâtre. Celle de l’œuvre, celle de son metteur en scène, celle du lieu et celle d’un public qui n’est plus nécessairement celui de la première représentation. C’est dans cette tension entre création et mémoire, découverte et transmission, expérimentation et reprise que se dessine la nouvelle saison.
Avant les Journées théâtrales de Carthage, El Teatro affirme ainsi une identité qui dépasse la programmation. Un lieu peut être une salle ; il peut aussi devenir un écosystème. Un espace où les artistes créent, où les jeunes expérimentent, où les savoirs circulent, où les œuvres reviennent et où la mémoire n’est pas figée mais constamment réactivée.
La question de Taoufik Jebali sur le « plaisir des yeux et le sens » prend alors une autre portée. Dans un univers où les images se succèdent à une vitesse vertigineuse, le théâtre conserve cette capacité particulière : faire de l’image une expérience, de la parole une rencontre et du temps partagé une matière artistique.
C’est peut-être là que se situe aujourd’hui la véritable fonction d’El Teatro : non pas répondre à la question de savoir si le théâtre a encore une place, mais continuer à lui offrir un espace pour chercher sa réponse.



