La reconversion de l’ancienne église Sainte-Félicité-et-Sainte-Perpétue en galerie d’art ouvre une réflexion qui dépasse la réhabilitation d’un bâtiment. Car, après les travaux, une autre question commencera : quelle vie donner à ce lieu, quelle vocation lui assigner et quel public y faire entrer ?
La Presse — Réhabiliter un lieu patrimonial est une chose. Lui redonner une vie en est une autre. Entre la restauration des pierres, la préservation de l’architecture et l’installation d’un nouvel usage, il existe tout un projet culturel à imaginer. C’est précisément ce que pose aujourd’hui le cas de l’ancienne église Sainte-Félicité-et-Sainte-Perpétue de Tebourba, appelée à devenir une galerie d’art à l’horizon 2027.
Construite à partir de 1903, détruite à la fin de 1942 durant la Seconde Guerre mondiale puis reconstruite en 1947, elle a connu une autre existence culturelle en abritant durant plus de trente ans une bibliothèque publique, avant de fermer ses portes en 2019.
Elle devrait désormais retrouver une vocation culturelle. Le projet annoncé prévoit sa transformation en galerie d’art à l’horizon 2027. L’idée est séduisante. Elle mérite surtout d’être interrogée dans ce qu’elle implique au-delà de la restauration et de l’aménagement.
Quelle vie donner à un lieu patrimonial ?
La question est essentielle. Car réhabiliter un bâtiment historique ne signifie pas nécessairement lui redonner vie. On peut restaurer des murs, préserver des éléments architecturaux, installer des équipements et inaugurer un espace qui, quelques mois plus tard, retrouve le silence.
Une galerie d’art n’existe pas seulement par ses cimaises. Elle existe par une programmation, une identité, des artistes, des rencontres, des médiations et un public. Dès lors, la véritable réflexion concernant Tebourba devrait commencer maintenant : quelle galerie veut-on créer ? Une galerie d’art contemporain ?
Un espace consacré aux artistes tunisiens et notamment aux créateurs des régions ? Un lieu dédié aux arts visuels et aux pratiques émergentes ? Un espace où dialogueraient création contemporaine, patrimoine et mémoire du territoire ? Ou encore un lieu à vocation plus large, capable d’accueillir expositions, résidences, ateliers, rencontres, conférences et activités pédagogiques ?
Toutes ces pistes sont possibles. Mais elles ne produisent pas le même lieu. Car l’ancienne église possède une architecture qui devrait précisément empêcher de penser ce projet comme une galerie générique. Ses volumes, ses ouvertures, la lumière naturelle et ses vitraux constituent déjà une expérience spatiale. Du 10 au 19 septembre 2026, des chercheurs du Centre suisse de recherche sur le vitrail et les arts du verre y travaillent d’ailleurs sur ces éléments qui appartiennent à l’histoire même de l’édifice.
Cette architecture peut devenir un atout artistique plutôt qu’une simple enveloppe à préserver. La lumière des vitraux, les proportions du bâtiment, ses matériaux et sa mémoire pourraient nourrir une programmation conçue en dialogue avec le lieu.

Une galerie, mais pour quel public ?
La deuxième question est celle du public. La situation de l’édifice, au cœur de Tebourba et à proximité du lycée, des écoles primaires et des collèges, constitue une donnée importante. Elle permet d’imaginer une galerie qui ne serait pas seulement destinée aux habitués des expositions à Tunis.
L’enjeu pourrait justement être de faire entrer dans le lieu ceux qui ne fréquentent pas spontanément les espaces d’art. Les élèves, les familles, les enseignants, les associations locales, les jeunes artistes et les habitants de Tebourba pourraient devenir les premiers interlocuteurs du projet.
Cela suppose de penser la médiation dès le départ et non comme une activité secondaire. Visites adaptées aux scolaires, ateliers, rencontres avec les artistes, initiation à la lecture de l’image, travail autour des vitraux et de l’histoire du bâtiment : autant de possibilités pour transformer une ancienne église en espace de découverte et de transmission.
La programmation devra, elle aussi, éviter le piège d’une galerie qui ouvrirait uniquement au rythme de quelques vernissages. Pour donner une véritable continuité au lieu, il faudrait peut-être imaginer des rendez-vous réguliers, des expositions temporaires, des projets avec les écoles et les associations, des résidences ou des ateliers, mais aussi des passerelles avec les autres espaces culturels du territoire.
Ne pas faire du patrimoine un décor
C’est finalement toute la question des reconversions patrimoniales qui se trouve posée ici. Transformer un lieu historique en espace culturel peut être une manière remarquable de le sauver de l’abandon. Mais cela peut aussi devenir une opération purement fonctionnelle si l’on se contente d’installer une nouvelle activité dans un ancien bâtiment.
À Tebourba, l’histoire du lieu offre précisément cette possibilité. Les traces de l’édifice, son architecture, ses vitraux, les différentes fonctions qu’il a connues peuvent constituer la matière d’un projet culturel singulier. L’ancienne église n’a pas besoin de perdre sa mémoire pour accueillir l’art contemporain. Au contraire, cette mémoire pourrait devenir l’une des raisons de venir. Il faudra donc penser simultanément le bâtiment et ce qui s’y passera. Restaurer, certes. Mais surtout programmer. Ouvrir, mais surtout faire revenir. Exposer, mais aussi transmettre.
La réussite du projet ne se mesurera finalement pas au jour de l’inauguration, lorsque le bâtiment aura retrouvé son éclat. Elle se mesurera quelques années plus tard : lorsque les habitants auront pris l’habitude d’y entrer, lorsque les élèves sauront qu’il s’y passe quelque chose, lorsque les artistes auront envie d’y travailler et lorsque le public viendra non seulement pour voir une exposition, mais pour retrouver un lieu devenu familier.



