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Commentaire – Souveraineté citoyenne – Médiateurs : de la laisse d’hier aux financements d’aujourd’hui

  • 17 septembre 2026
  • 7 min de lecture
Commentaire – Souveraineté citoyenne – Médiateurs : de la laisse d’hier  aux financements d’aujourd’hui

Il y a une pudeur qu’il faut abandonner d’emblée : celle qui consiste à instruire le procès d’un homme quand c’est un système qu’il faudrait juger. Le talent, le charisme, l’aura professionnelle d’un journaliste, fût-il de ceux que peu de confrères égalent, ne sont jamais l’objet véritable du débat. L’objet, c’est l’architecture qui a produit, pendant des décennies, des médiateurs sans statut, sans protection, sans dignité contractuelle, taillables et corvéables au gré d’un pouvoir qui tenait la presse privée comme on tient un chien en laisse : assez lâche pour qu’il aboie, assez courte pour qu’il ne morde pas.

Le miroir brisé d’une profession sacrifiée

L’Atce n’était pas un simple organisme de régie publicitaire. C’était une épée suspendue, une main de fer déguisée en guichet, un instrument par lequel l’État distribuait la survie économique des titres et, avec elle, la survie tout court, de ceux qui les faisaient vivre. Sous ce régime, le journaliste du secteur privé n’était pas un professionnel : il était un obligé. Affamé quand il fallait le punir, nourri quand il fallait le récompenser, il a connu ce que la litote ne suffit plus à nommer, une paupérisation organisée, une servitude qu’on habillait des mots de la liberté de la presse, pour mieux la vider de son sens.

Il faut le dire sans grandiloquence ni cynisme : ces médiateurs ont payé, dans leur chair professionnelle et souvent personnelle, le prix d’un système où l’information n’était qu’une variable d’ajustement du pouvoir. Le refus de juger l’homme ne doit jamais devenir un refus de juger le système qui l’a produit.

De l’eunuque au mercenaire ou la permanence du maître

Mais voici le paradoxe qui devrait nous tenir éveillés : la révolution, censée solder ce compte, n’a pas aboli la servitude, elle en a changé le commanditaire. Faute d’un cadre légal digne de ce nom pour organiser le secteur de l’information, faute d’une volonté politique de construire un statut du journaliste qui protège sa dignité autant que son indépendance, le vide a été comblé, comme tous les vides le sont, par celui qui avait les moyens de le combler. Et ce ne fut pas l’État tunisien retrouvant sa vocation régulatrice; ce furent des fonds étrangers dont les intentions, loin d’être immaculées, poursuivent des intérêts qui n’ont que faire de la souveraineté informationnelle d’un petit pays du Sud.

Poser la question, ce n’est pas céder au réflexe souverainiste ou au repli identitaire. C’est, simplement, refuser l’hypothèse naïve selon laquelle l’argent venu d’ailleurs serait, par nature et objectivement, plus propre et plus vertueux que l’argent aussi intéressé mais, venu d’ici et dispensé par les «nôtres». Un pouvoir occulte reste un pouvoir occulte, qu’il porte un keffieh ou une cravate, qu’il parle arabe, français ou une langue qu’on nous demande de considérer comme fraternelle, par principe ou porte-drapeau de la civilisation. La véritable question n’est pas de savoir si l’argent est étranger, mais à quel projet il sera détourné, et quel projet, en retour, il empêchera, d’une manière draconienne, de voir le jour.

L’opinion publique et la structure de surface

Ce qui frappe, dans le débat public tunisien, sur ce dossier, c’est la persistance d’une lecture de surface. Le souci?

Cacher un noir dessein, en jouant le jeu des manipulateurs étrangers contre de l’argent facile ou servir des projets locaux édictés par des intérêts étrangers.

On discute des noms, des personnalités, des scandales ponctuels, des indignations de circonstance, jamais de l’échiquier. On s’émeut d’un cas individuel, sans jamais interroger la structure, fût-elle aux contours familiers aux Tunisiens, qui rend ce cas possible, reproductible, quasi nécessaire. C’est une cécité commode : elle épargne l’effort de penser le système, elle offre des boucs émissaires à bon compte, et elle laisse intacts les mécanismes réels de capture, hier étatiques, aujourd’hui, exogènes.

Cette cécité n’est pas innocente. Elle est le produit d’une fatigue démocratique légitime, après une décennie de tumulte, mais elle est aussi, faut-il le reconnaître, entretenue par ceux-là mêmes qui ont intérêt à ce que le débat reste superficiel, qu’ils soient les héritiers de l’ancien ordre nostalgique de l’Atce, ou les nouveaux bailleurs de fonds qui préfèrent une opinion distraite, à une opinion vigilante.

Ni restauration, ni vassalisation : penser un troisième chemin

Le piège qui nous est tendu est un faux dilemme: soit le retour à un contrôle étatique rassurant, dans sa brutalité familière, soit l’abandon du secteur à des logiques d’influence étrangère, qui se drapent, sournoisement, dans le vocabulaire du soutien à la démocratie et aux droits de l’homme. Aucune de ces deux voies ne restitue au journaliste tunisien ce qui lui a toujours manqué : un statut. Un cadre juridique qui définisse la profession, ses couvertures sociales, ses garanties d’indépendance, ses mécanismes de financement transparents et pluriels, un cadre pensé pour le journaliste, non contre lui, et non à sa place, par des intérêts qui le dépassent.

Un tel cadre suppose du courage législatif : accepter que la régulation ne soit pas synonyme de tutelle, que la transparence des financements, d’où qu’ils viennent, de l’intérieur comme de l’extérieur, ne soit pas une atteinte à la liberté de la presse mais sa condition de possibilité. Il suppose, aussi, une magistrature capable de trancher ces litiges avec l’indépendance qui a fait si cruellement défaut par le passé, et une opinion publique invitée, non à consommer l’indignation, mais à exercer la vigilance.

Une citoyenneté à réconcilier avec elle-même.

La tension que ce dossier révèle est réelle et ne doit pas être minimisée : comment défendre les intérêts légitimes du pays contre des ingérences qui ne se cachent plus, sans pour autant reconduire les réflexes de contrôle qui ont fait tant de mal à la presse tunisienne avant 2011 ? La réponse ne se trouve ni dans la nostalgi(t)e autoritaire ni dans une lâche ouverture sans garde-fous. Elle se trouve dans la capacité, encore à construire, d’une citoyenneté tunisienne qui assume à la fois, son attachement à la souveraineté nationale et son exigence de justice envers ceux qui ont porté, dans leur vie professionnelle, le poids d’un système qu’ils n’avaient pas choisi.

Ce n’est qu’à ce prix que le pays cessera de ballotter ses médiateurs entre deux formes de dé-possession, et qu’il pourra, enfin, écrire, pour son secteur de l’information, un texte qui ne soit ni une restauration déguisée ni une capitulation maquillée mais l’ébauche, patiente et exigeante, d’une souveraineté véritablement partagée.

Auteur

Néjib Gaça

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