Confrontée à la multiplication des chocs extérieurs et à des besoins de financement intérieurs importants, la Banque centrale de Tunisie voit son rôle évoluer au cœur des équilibres économiques du pays. Lors du Forum des banques centrales de l’OCI–Comcec à Istanbul, son gouverneur Fethi Zouhaier Nouri a mis l’accent sur l’évolution du rôle des banques centrales, la coordination entre les politiques économiques et la préservation de leur indépendance.
La Presse — Au regard des chocs extérieurs et des défis de financement intérieurs, l’autorité monétaire représentée par la Banque centrale de Tunisie (BCT) pourrait avoir un rôle plus important à jouer et un poids plus conséquent dans le débat économique. C’est un plaidoyer, récemment formulé par le gouverneur de la BCT, Fethi Zouhaier Nouri, à l’occasion de sa participation à la 8e réunion du Forum des banques centrales de l’OCI–Comcec, organisée à Istanbul les 13 et 14 septembre courant.
Une nouvelle génération de gouverneurs
Devant les représentants de banques centrales de pas moins de 57 pays gérant plus de 1.800 milliards de dollars de réserves, le gouverneur de la BCT a plaidé pour « une nouvelle génération de gouverneurs, capables d’embrasser tout le champ macroéconomique, monétaire, budgétaire, énergétique et financier et dont la parole pèse, dans le débat économique, avec une autorité comparable à celle des ministres des Finances ».
Pour Nouri, il s’agit d’une « exigence qui prolonge l’indépendance des banques centrales plutôt qu’elle ne la relativise ». « On ne tient pas durablement les prix en ignorant la dette, l’énergie et les conditions de financement extérieur », a-t-il soutenu. Cette exigence est notamment justifiée par les chocs extérieurs qui, selon Fethi Zouhaier Nouri, ne se succèdent plus, mais « elles se superposent ».
« Choc énergétique et choc alimentaire, risque géopolitique et risque climatique, fragmentation commerciale et durcissement financier arrivent souvent avant que les marges de manœuvre consommées par la crise précédente n’aient été reconstituées », a-t-il relevé.
Ces chocs ont considérablement affecté les finances de la Tunisie, Nouri, rappelant que jusqu’à fin juin 2026, « le déficit énergétique atteignait près de sept milliards de dinars (8,9 milliards de dinars fin août, Ndlr), en hausse de 35 % sur un an, alors que le prix du baril progressait de quatorze dollars en douze mois sur fond de tensions au Moyen-Orient ».
Aussi, « 55 % du blé importé provenaient de Russie et d’Ukraine », a-t-il rappelé, notant que la Tunisie n’est impliquée dans aucun conflit, mais en subit les conséquences projetées sur les marchés.
La succession de ces chocs a contribué à l’évolution du rôle de la Banque centrale en tant qu’autorité de régulation, mais aussi en tant que source de financement alternative face à la réticence de certains bailleurs de fonds, aux coûts élevés des lignes de crédit et aux financements conditionnés de certains partenaires.
Coordination entre les institutions de l’Etat
À l’intérieur, la Tunisie avait essuyé les revers de la crise du Covid et ceux d’un cycle prolongé sur plusieurs années de sécheresse, nécessitant le recours du gouvernement au financement des banques de la place, mais aussi l’injection de liquidités par la Banque centrale. Une réunion avait d’ailleurs eu lieu entre la ministre des Finances et les PDG de banques, en août dernier, à cette fin…
Au cours des trois dernières années, la BCT a injecté quelque 25 milliards de dinars : 7 milliards, puis 7 milliards et, dans le cadre du budget 2026, 11 milliards de dinars, malgré les critiques mettant en garde contre les risques inflationnistes et l’explosion de la masse monétaire qui a, d’ailleurs, atteint un record en août dernier, soit, 30,040 milliards de dinars de liquide en circulation…
Cela étant, le débat sur l’indépendance de la BCT, qu’elle avait acquise en 2016, refait surface, non pas pour la remettre en cause, par rapport aux autorités en charge de la politique financière, mais plutôt pour la conforter, à même de booster la coordination entre les institutions de l’Etat, afin de mieux maîtriser les équilibres financiers du pays, qu’il s’agisse de balance de paiements, dont les effets sont directs sur la valeur du dinar tunisien, ou encore sur le budget de l’Etat, soumis d’ores et déjà à moult pressions, dont le financement du développement, la maîtrise de l’inflation et la réduction de la dépendance à l’extérieur selon une politique du compter sur soi.
Fethi Zouhaier Nouri est favorable à l’élargissement de la coopération entre banques centrales pour faire face aux défis communs, mais cela est également vrai au niveau des institutions publiques.
« Dans un monde qui se fragmente, notre réponse ne doit pas être davantage de fragmentation. Notre réponse doit être davantage de coopération », a-t-il conclu.



