Le projet de loi de finances pour l’exercice 2027 (PLF 2027) devrait s’appuyer sur un ensemble de mesures visant à élargir la marge de manœuvre développementale de l’État tout en préservant le pouvoir d’achat et les équilibres financiers, outre la priorisation des investissements dans l’eau, l’énergie, les transports, ainsi que l’amélioration du recouvrement fiscal et le développement de l’efficacité du système de subvention et de protection sociale, a estimé Moez Soussi, professeur d’économie à l’Université de Carthage.
Dans un entretien accordé à l’Agence TAP sur ses visions concernant le PLF 2027, Soussi a appelé à opter pour deux scénarios dans l’élaboration du PLF 2027. Il s’agit d’un scénario de base et d’un autre plus contraignant qui tiennent compte de l’évolution des prix de l’énergie, du taux de change et de la croissance tout en fixant leurs éventuelles répercussions sur les subventions, le service de la dette et les besoins de financement.
Les services du ministère des Finances sont actuellement penchés sur l’élaboration du PLF 2027, avant sa soumission au Conseil des ministres pour examen et puis à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) au plus tard le 15 octobre 2026, conformément aux délais constitutionnels.
Parmi les mesures qu’il juge nécessaires et importantes, l’universitaire a cité l’élargissement de l’assiette fiscale et l’amélioration du recouvrement grâce à l’interconnexion des bases de données, à la simplification de l’intégration dans l’économie formelle, à la lutte contre l’évasion fiscale et à la révision des avantages fiscaux à impact limité. Cela permettrait de mobiliser des ressources supplémentaires sans se contenter d’augmenter la charge fiscale sur les contribuables actuels, a-t-il expliqué.
Il convient de noter que le Président de la République, Kaïs Saïed, a abordé, lors de sa rencontre du 15 septembre 2026 avec la Cheffe du gouvernement Sarra Zaâfrani Zenzri et le ministre de l’Économie et de la planification Samir Abdelhafidh, l’élaboration du PLF pour l’année 2027.
Le chef de l’État a insisté sur la nécessité d’éviter la pression fiscale et de faciliter la création de projets, qu’il s’agisse de sociétés communautaires ou d’initiatives privées, et ce, tout en évoquant les nombreux obstacles auxquels font face les porteurs de projets.
S’agissant du développement, Soussi a souligné la nécessité de protéger les investissements prioritaires, notamment, dans les secteurs de l’eau, de l’énergie, des transports et de l’entretien, en donnant la priorité aux projets déjà prêts et aux projets bloqués à viabilité économique, ainsi qu’à la publication d’indicateurs trimestriels de suivi des taux de réalisation et des coûts.
Améliorer l’efficacité de la protection sociale
L’universitaire a, également, préconisé d’améliorer l’efficacité de la protection sociale et des subventions via l’actualisation des données des bénéficiaires et en limitant les détournements et l’utilisation abusive des produits subventionnés, afin de garantir que les avantages parviennent aux ayants droit.
Il a aussi recommandé de lier les transferts destinés aux entreprises publiques à des objectifs mesurables, tels que la réduction des pertes et des arriérés et l’amélioration de la qualité des services et du recouvrement.
Au sujet du secteur privé, Soussi a appelé à soutenir les entreprises capables de produire, d’exporter et d’employer, notamment, à travers l’accélération du remboursement des excédents d’impôt dus et le règlement des créances des fournisseurs de l’État selon un calendrier établi, ainsi qu’en simplifiant les procédures douanières et d’investissement.
Il a également souligné l’importance d’améliorer la gestion de la dette et de la liquidité, via la répartition des échéances et la réduction des risques de refinancement et de change, tout en suivant l’impact de l’endettement de l’État sur le financement disponible pour les entreprises économiques.
Des marges financières et de développement limitées
Pour Soussi, ces propositions s’inscrivent dans le cadre d’une équation fondamentale qui devrait guider le PLF 2027; à savoir la protection du pouvoir d’achat et la préservation des équilibres financiers, parallèlement à l’élargissement de la capacité de l’économie à produire, investir et créer des emplois, accélérer la transition énergétique et améliorer l’indépendance énergétique.
Il estime que la lecture de la situation économique en 2026 fait ressortir une marge de manœuvre limitée, qui rend tout élargissement lié à des mesures susceptibles d’accroître la croissance et d’améliorer le rendement des ressources publiques.
Une économie mondiale fragile
Sur le plan international, Souissi a indiqué que les prévisions du Fonds monétaire international (FMI) publiées, en juillet 2026, tablent sur une amélioration de la croissance mondiale pour passer de 3 % en 2026 à 3,4 % en 2027, parallèlement à une baisse de l’inflation de 4,7 % à 3,9 %. Il a toutefois précisé que cette amélioration reste liée à l’évolution des marchés de l’énergie et du commerce ainsi qu’à l’atténuation des tensions géopolitiques.
Pour la zone euro, les prévisions de septembre dernier font ressortir une croissance limitée d’environ 1,4 % en 2027 et une inflation d’environ 2,5 %, ce qui ne fournit pas d’indicateurs réfletant un rebond fort et spontané de la demande européenne, limitant ainsi les opportunités pour les exportations tunisiennes liées à une forte reprise externe, selon l’universitaire.
Il a ajouté que l’évolution de la politique monétaire internationale, le coût du financement, les prix de l’énergie et les fluctuations monétaires constituent des facteurs à prendre en compte dans l’élaboration du projet de budget 2027.
Soussi a expliqué dans ce sens qu’« une hausse du dollar, par exemple, peut alourdir la facture énergétique libellée en devises américaines, tandis que l’évolution du taux de change du dinar ne dépend pas d’un seul facteur, mais est également impactée par les recettes du tourisme, les exportations, les transferts et les investissements, ainsi que par les besoins du pays en devises étrangères ».
Une croissance interne limitée et une pression sur les finances publiques
Sur le plan interne, les perspectives de croissance demeurent modestes, selon l’universitaire. En fait, la Banque mondiale prévoit une croissance d’environ 2,3 % en 2026 et une moyenne de 2,1 % sur 2027-2028, tandis que le FMI, dans sa publication d’avril, table sur 2,1 % en 2026 et 1,6 % en 2027.
En dépit, des disparités au niveau des dates d’estimation et des hypothèses retenues, les prévisions convergent, selon son analyse, et révèlent un rythme limité de la croissance. Cela signifie, selon ses dires, que la capacité de l’économie à générer des ressources fiscales supplémentaires grâce à l’activité économique restera limitée et que le traitement du chômage restera lié à la capacité de l’État et du secteur privé à stimuler l’investissement.
Dans ce contexte, le poids des engagements existants dans le budget 2026 apparaît clairement, et ce, avec des dépenses budgétaires, hors remboursement du principal de la dette, qui s’élèvent à environ 63,575 milliards de dinars, dont près de 25,26 milliards pour les salaires et la rémunération publique et 9,772 milliards pour les subventions, auxquels s’ajoutent 4,663 milliards de dinars de transferts classés sociaux dans les domaines social, économique et culturel.
Le service de la dette (principal et intérêts) a atteint environ 23,057 milliards de dinars, tandis que les crédits d’investissement et des opérations financières s’élèvent, selon la présentation du projet de budget, à 6,534 milliards de dinars.
Soussi a précisé que ces chiffres ne peuvent être additionnés automatiquement car les intérêts de la dette sont inclus dans les dépenses budgétaires, tandis que le remboursement du principal de la dette relève des charges de trésorerie et les transferts sociaux ne représentent pas l’ensemble des dépenses sociales de l’État.
Il convient de noter que les salaires, les subventions et les transferts accaparent environ 62,4 % des dépenses budgétaires, contre environ 10,3 % pour l’investissement et les opérations financières. Les dépenses à caractère développemental, au sens large, atteignent quant à elles environ 18,8 %.
L’universitaire a fait remarquer que l’État poursuivra en 2027 son engagement d’augmenter les salaires, conformément à ce qui a été annoncé et au décret gouvernemental publié en mai 2026.
Élargir la marge développementale
Soussi a souligné que l’évaluation de ces allocutions ne doit pas se limiter à leur volume programmé, mais doit aussi porter sur leur transformation effective en projets et services. Le défi principal du projet de loi de finances 2027 réside, selon lui, dans l’élargissement de la marge de développement tout en honorant les engagements sociaux et financiers existants.
Dans ce cadre, il a insisté sur la nécessité de ne pas présupposer un allègement important du service de la dette ni de fixer des montants définitifs pour les salaires et les subventions avant la disponibilité des tableaux officiels actualisés.
Il a estimé que la protection du pouvoir d’achat ne passe pas uniquement par les transferts ou les augmentations salariales, mais nécessite également un traitement du coût de production et d’approvisionnement et d’améliorer les conditions de l’activité économique.
Et de conclure que le PLF 2027 devra trouver l’équilibre entre les pressions financières et sociales existantes et la nécessité de créer davantage d’espace pour l’investissement et la production, en faisant de la transition énergétique, de l’amélioration de l’indépendance énergétique et de l’accroissement de l’efficacité de la dépense publique, des leviers d’intervention susceptibles de renforcer la capacité de l’économie à croître dans les années à venir.



