Economie

Relance économique : L’heure de libérer la richesse…

  • 7 octobre 2026
  • 8 min de lecture
Relance économique : L’heure de libérer la richesse…

Après des années consacrées à absorber les chocs et à préserver ses équilibres, la Tunisie doit désormais franchir un cap et transformer ses atouts en investissements productifs, en emplois qualifiés et en davantage de valeur ajoutée. La création de richesse passe par une meilleure exécution des projets, un environnement plus prévisible pour l’investissement, mais aussi par une nouvelle mobilisation du secteur privé, de l’administration et des financements.

La Presse — La Tunisie a longtemps appris à résister. Il lui faut désormais apprendre à produire davantage, à investir mieux et à créer de la richesse. La formule du gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Fathi Zouhaïer Nouri, n’est pas passée inaperçue. Le 25 septembre, lors d’une rencontre avec des bailleurs de fonds, il appelait à passer « d’une logique de résilience à une dynamique de création de richesse », en accélérant notamment la réalisation des projets et des investissements dans des secteurs, tels que les phosphates et les énergies renouvelables.

La formule est simple. Le problème qu’elle soulève ne l’est pas. Car la Tunisie a consacré beaucoup d’énergie, ces dernières années, à résister : résister aux chocs extérieurs, aux déficits, aux tensions sur les finances publiques, aux difficultés de financement et aux conséquences de la faible croissance. Cette résistance était nécessaire.

Elle ne peut, cependant, constituer un projet économique à elle seule. Un pays ne devient pas plus riche parce qu’il évite de s’appauvrir. Il devient plus riche lorsqu’il produit davantage de valeur qu’hier. C’est à ce passage que la Tunisie est aujourd’hui confrontée. Le vrai déficit est peut-être celui de l’investissement.

Atouts considérables

La Tunisie ne manque pas totalement d’atouts. Elle dispose d’une position géographique exceptionnelle, d’un capital humain important, d’une base industrielle, d’un tissu entrepreneurial, de ressources agricoles et minières, ainsi que d’un potentiel considérable dans les énergies renouvelables.

Mais ces atouts ne valent que par la capacité à les transformer en projets. Un gisement qui ne produit pas suffisamment, une terre agricole qui reste sous-exploitée, une usine qui tarde à démarrer, une infrastructure qui attend des années sa réalisation : tout cela constitue un capital immobilisé.

La richesse ne naît donc pas des potentialités. Elle naît de leur mise en mouvement. C’est là que se trouve l’un des paradoxes tunisiens : le pays dispose d’une partie des ingrédients de la croissance, mais peine encore à les assembler avec suffisamment de rapidité et d’efficacité. La Banque mondiale estime que la croissance tunisienne a atteint 2,5 % en 2025 et souligne que les contraintes structurelles, notamment le faible niveau de l’investissement et la productivité encore insuffisante, continuent de peser sur les perspectives à moyen terme. Le sujet n’est donc plus seulement de financer l’économie. Il est de rendre l’investissement productif.

L’argent ne suffit pas…

C’est également dans cette perspective qu’il faut regarder l’investissement étranger. La Tunisie en a besoin. Mais elle ne devrait pas rechercher n’importe quel investissement.

Un investissement étranger utile à l’économie tunisienne est celui qui apporte du capital, certes, mais aussi de la technologie, des compétences, des marchés, des méthodes de production et des débouchés à l’exportation. La question n’est donc pas simplement : combien d’argent étranger pouvons-nous attirer ?

Elle devrait être : quelle valeur pouvons-nous créer grâce à cet argent ? Les chiffres sont encourageants à certains égards. Selon « Tunisia  Investment Authority », les investissements déclarés ont atteint 8,36 milliards de dinars en 2025, en hausse de 39,3 % sur un an. Les projets comportant une participation étrangère ont représenté 2,92 milliards de dinars, soit 35 % du total déclaré. Ces chiffres indiquent un regain d’intérêt. Mais ils ne dispensent pas d’une question essentielle : comment transformer cet intérêt en une dynamique durable de production, d’exportation et d’emplois qualifiés ? Il va sans dire que le capital cherche d’abord la prévisibilité. On parle souvent d’avantages fiscaux, du coût du travail ou de la position géographique de la Tunisie. Ils comptent. Mais l’investisseur regarde aussi, et peut-être surtout, la prévisibilité. Il veut savoir combien de temps prendra une autorisation. Il veut connaître les règles avant d’engager son capital. Il veut pouvoir importer, produire et exporter sans que son projet soit prisonnier de procédures interminables.

Il veut une administration qui décide. Un droit qui protège. Une justice économique qui tranche. Une infrastructure qui fonctionne. Une énergie disponible. Une logistique compétitive. Et surtout, il veut savoir que les règles du jeu ne changeront pas au milieu de la partie.

La « Tunisia Investment Authority » elle-même a souligné, en mai 2026, la nécessité d’accélérer les réformes structurelles et de lever les obstacles administratifs qui retardent notamment la mise en œuvre effective de la plateforme nationale de l’investisseur. Le message est clair : l’attractivité ne se décrète pas. Elle se construit.

Une plateforme, pas seulement un marché

La Tunisie ne pourra jamais rivaliser avec les grands marchés par la taille de sa demande intérieure. Elle peut en revanche jouer sur sa position. À quelques heures de l’Europe, à la porte de l’Afrique, proche du monde arabe, elle peut devenir une plateforme de production, de services et d’exportation. Mais cela suppose de changer de perspective. Il ne s’agit plus seulement d’attirer une usine. Il faut attirer une chaîne de valeur. Il ne s’agit plus seulement de créer des emplois. Il faut créer des compétences. Il ne s’agit plus seulement d’exporter. Il faut exporter davantage de valeur ajoutée. Automobile, aéronautique, électronique, pharmacie, agroalimentaire, numérique, services aux entreprises, énergies renouvelables : les possibilités sont nombreuses. La question est de savoir si la Tunisie saura créer autour de ces secteurs un environnement suffisamment compétitif pour retenir les entreprises déjà présentes et en attirer de nouvelles. La prochaine richesse sera aussi celle de l’eau et de l’énergie. Il serait toutefois illusoire de parler de création de richesse sans parler des contraintes physiques auxquelles le pays est confronté. La question de l’eau en est une. Dans son dernier rapport consacré à la Tunisie, publié en septembre 2026, la Banque mondiale souligne que la rareté de l’eau constitue désormais un facteur déterminant pour les perspectives de croissance, l’emploi et la résilience économique du pays. L’énergie en est une autre. La transition énergétique n’est donc pas seulement une question environnementale. Elle peut devenir une question industrielle. Si la Tunisie parvient à produire davantage d’énergie renouvelable, à réduire sa dépendance énergétique et à attirer autour de cette transformation des investissements industriels, elle ne fera pas seulement des économies : elle créera une nouvelle base productive.

Agriculture et rôle de l’Etat

Même logique pour l’agriculture. La véritable richesse agricole n’est pas nécessairement dans la vente du produit brut, mais dans sa transformation, son conditionnement, sa marque, sa certification et son accès aux marchés extérieurs. L’Etat ne peut pas créer seul la richesse. C’est peut-être le point décisif. L’Etat peut investir. Il doit investir dans les infrastructures, l’éducation, la formation, l’eau, l’énergie et les services publics. Mais il ne peut être éternellement le principal moteur de la création de richesse. Le secteur privé doit investir davantage. L’entrepreneur doit prendre des risques. Les banques doivent financer davantage de projets productifs.

L’administration doit faciliter. Et l’Etat doit créer les conditions dans lesquelles ces acteurs peuvent agir. C’est une nouvelle division des responsabilités qu’il faut construire. L’Etat ne doit pas se substituer à l’économie. Il doit permettre à l’économie de fonctionner. La Tunisie se trouve ainsi devant une question qui dépasse les chiffres de croissance d’une année ou d’un budget. Veut-elle continuer à gérer principalement la rareté, ou veut-elle organiser les conditions de la création? Veut-elle considérer l’investissement comme une dépense à encadrer, ou comme une force productive à libérer ? Veut-elle attirer des capitaux, ou construire avec eux une économie plus productive, plus exportatrice et plus technologique ? Le passage de la résilience à la création de richesse dont parle le gouverneur de la Banque centrale ne sera pas réalisé par une décision unique. Il demandera une administration plus rapide, une réglementation plus prévisible, un financement plus accessible, une infrastructure plus efficace, une énergie moins coûteuse, une meilleure formation et une stratégie claire d’ouverture sur les marchés. En somme, il demandera quelque chose de plus rare que le capital : une vision cohérente et une capacité d’exécution.

Auteur

Mohamed Hedi ABDELLAOUI

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