Mes Humeurs – « L’Iliade » est de retour
La Presse — Certains livres ne sont pas près de mourir, ils sommeillent et traversent les siècles : « L’Iliade » est le meilleur exemple de ces ouvrages qui ont une vie sans fin, la voici de retour, convoquée, commentée, réinventée par des écrivains qui, à des milliers d’années de distance, semblent entendre encore le fracas des armes devant les murailles de Troie. »
Par quelles circonstances, pour quelles raisons « L’Iliade » occupe-t-elle aujourd’hui une place si singulière dans l’imaginaire littéraire ? Pourquoi Homère revient-il hanter nos écrivains ? Est-ce parce que nous vivons, nous aussi, dans un monde où la guerre n’est jamais très loin, où les villes s’effondrent sous les bombes, où les hommes meurent pour des territoires, des appartenances, des vengeances, des passions ? Ou parce que, derrière le récit de la guerre de Troie, il y a des « instincts » d’éternel qui guident l’homme : le désir, la jalousie, la gloire, la colère, le deuil et une sorte de nécessité qu’éprouvent les hommes à raconter leurs catastrophes ?
Pierre Michon, dans son dernier opus J’écris l’Iliade, (une Humeur lui a été consacrée) revient à cette source avec une liberté vertigineuse. Dans cet ensemble de quatorze récits, l’autobiographie se mêle à la mythologie grecque, l’érudition à l’érotisme, le souvenir personnel aux grandes figures de l’épopée. Michon ne se contente pas de relire Homère : il l’habite, le questionne, le prolonge. Il interroge les origines mêmes de la littérature, cette mystérieuse alchimie par laquelle une voix transforme le sang, la mort et le désir en mots.
Chez lui, Homère n’est pas seulement le poète qui raconte la guerre, il est celui qui donne une voix à ce qui, sans lui, serait voué au silence. Et peut-être « L’Iliade » naît-elle autant de la voix d’Homère que du désir d’Hélène. Voilà qui déplace le regard : derrière les héros, les armures et les chevaux, derrière Achille et Hector, il y a une femme, un désir, une beauté devenue prétexte à la guerre et, surtout, à la littérature.
Sylvain Tesson ( auteur prolifique et à succès), avec « Un été avec Homère », avait déjà ramené l’auteur de « L’Iliade » parmi nous : il commente ses vers, chapitre après chapitre, découvrant dans les aventures d’Ulysse et les colères d’Achille des faits qui ressemblaient étrangement à notre monde. Homère devenait presque un blockbuster avant la lettre : des héros, des combats, des passions, des monstres, des voyages, des morts et cette formidable machine narrative dont le cinéma contemporain n’a pas fini de s’inspirer (le dernier film qui traite du sujet est l’Odyssée de Christopher Nolan).
Et voici maintenant Olivier Rolin avec « La guerre éternelle » (Gallimard), livre à la croisée du récit et de l’essai, qui fait de Troie un miroir : invité mercredi dernier à l’émission littéraire La Grande Librairie, l’écrivain construit un pont entre la cité détruite par les Achéens et les tragédies qui, hier comme aujourd’hui, ensanglantent notre histoire. Il dit que la guerre de Troie n’est plus seulement une guerre du passé : elle est devenue une matrice, un modèle qui permet de lire les guerres d’aujourd’hui et peut-être celles de demain. Olivier Rolin, qui a beaucoup voyagé et traversé les lieux meurtris par l’Histoire, a été témoin des guerres du Biafra, du Liban, de Sarajevo… Il est également allé en Turquie, sur le site supposé de l’antique Troie, pour en retrouver les traces et le paysage. De ces guerres vécues ou observées, comme de ce retour aux origines troyennes, il tire une même conviction : sous des formes différentes, toutes les guerres semblent porter en elles quelque chose de la guerre de Troie. Troie serait ainsi leur matrice première, le lieu mythique où se répète, depuis l’aube des temps, la même mécanique de la violence, du désir, de la conquête et de la destruction. Alors que tous les lecteurs et les spectateurs portent une admiration au héros Achille, Rolin avoue préférer Hector un héros, affectueux, pacifiste, il a un enfant, bref il est « humain ».
Et c’est probablement là que réside la force intacte de « L’Iliade »; elle ne nous parle pas seulement des Grecs et des Troyens, elle nous parle de nous, de notre incapacité à apprendre de nos guerres, de notre fascination pour les héros. De notre goût du récit lorsqu’il accompagne la destruction, de cette contradiction terrible : nous savons que la guerre est atroce, mais nous ne cessons de la raconter.
Achille, Hector, Hélène, Priam continuent ainsi de marcher parmi nous, leurs noms ont traversé les siècles, tandis que les noms de tant de morts anonymes se sont effacés. Et c’est à coup sûr là la victoire la plus étrange d’Homère: avoir compris que la littérature pouvait arracher quelques visages à l’oubli.
Alors, pourquoi « L’Iliade » revient-elle maintenant ? Peut-être parce que nous sommes à nouveau devant les murailles de Troie, que nous entendons, sous les discours politiques et le vacarme des armes, la même vieille colère.
« L’Iliade » est de retour. Mais peut-être n’était-elle jamais partie, elle attendait simplement que notre époque, à son tour, mérite son Homère.



