Ary Naïm, directeur de division de l’IFC pour l’Afrique du Nord et la Corne de l’Afrique, à La Presse: « A l’avenir, notre soutien à la Tunisie sera fortement axé sur l’investissement »
Après plusieurs années marquées par des crises successives, la Tunisie doit désormais transformer ses atouts en investissements, en croissance et en emplois. C’est la conviction d’Ary Naïm, directeur de division de l’IFC pour l’Afrique du Nord et la Corne de l’Afrique. Dans un entretien accordé à La Presse de Tunisie, il détaille les priorités de l’institution, allant de la mobilisation du capital privé au développement des secteurs clés tels que l’énergie, l’eau, le phosphate, l’industrie, l’agrobusiness et le tourisme. Il revient également sur les conditions nécessaires pour accélérer l’investissement privé, améliorer l’environnement des affaires et approfondir le dialogue entre le secteur public et le secteur privé.
Vous effectuez votre première visite en Tunisie depuis votre récente nomination. Quel regard portez-vous, à ce stade, sur la Tunisie, son économie et son potentiel, et quelles sont vos premières priorités pour votre action dans le pays ?
Effectivement, c’est ma première visite en Tunisie depuis ma prise de fonctions à la direction régionale de la Société financière internationale (IFC), le bras du Groupe de la Banque mondiale dédié au secteur privé. Basé au Caire, je couvre désormais l’Afrique du Nord, du Maroc à l’Égypte, ainsi que la Corne de l’Afrique, notamment le Soudan, le Soudan du Sud, Djibouti et l’Érythrée.
J’ai consacré les 25 dernières années de ma carrière à l’IFC. J’ai commencé au Maroc, avant de poursuivre mon parcours à Washington pendant cinq ans, puis en République dominicaine et en Haïti, notamment après le séisme. J’ai ensuite été Country Manager au Mexique pendant cinq ans et demi. Durant la période du Covid, j’ai assumé la responsabilité régionale de l’IFC pour les Balkans et quatre pays de l’Union européenne, avant de rejoindre la Pologne, où j’étais basé jusqu’à ma récente nomination au Caire.
Cette première visite en Tunisie est également l’occasion d’établir un diagnostic initial aux côtés de mon collègue, le directeur de la BM pour le Maghreb et Malte, Ahmadou Moustapha Ndiaye. Nous avons eu des échanges nourris avec des acteurs du secteur privé comme du secteur public. Ce qui ressort de ces échanges est encourageant. En effet, après avoir traversé un certain nombre de crises avec solidité, la Tunisie dispose aujourd’hui des bases nécessaires pour accélérer sa croissance.
Le moment est désormais venu de passer à une nouvelle étape : la Tunisie a besoin d’une croissance plus soutenue que celle enregistrée ces dernières années pour répondre aux aspirations de sa jeunesse, notamment en matière d’emploi. C’est donc l’enjeu qui se dégage aujourd’hui de nos premières discussions, et qui devra guider notre action en Tunisie.
Mais la question qui persiste, c’est comment créer cette croissance ? L’investissement, à lui seul, peut-il suffire ?
Je dirais que, pour les années à venir, notre soutien à la Tunisie sera très fortement axé sur l’investissement. Et, de ce point de vue, la Tunisie dispose d’un certain nombre d’atouts particulièrement stratégiques.
Le premier, qui ressort très clairement de nos échanges, mais aussi de mon expérience personnelle et de mes nombreux déplacements à travers le monde, est la qualité de son capital humain. J’ai eu l’occasion de discuter avec de nombreux entrepreneurs tunisiens dans différents pays et cette force revient constamment. Lorsque l’on parle de création d’emplois à valeur ajoutée, c’est un facteur déterminant.
La Tunisie dispose d’une main-d’œuvre capable de se former et d’évoluer. Cela va de l’ouvrier, qui sait lire, écrire et acquérir de nouvelles compétences, jusqu’à l’ingénieur. Dans tous les pays où j’ai eu l’occasion de travailler ou de me rendre, j’ai rencontré des Tunisiens qui occupent des postes de premier plan et sont devenus des références dans leurs domaines. Cette qualité des ressources humaines est, à mes yeux, le premier atout majeur de la Tunisie.
Le deuxième, est évidemment, son emplacement géographique. La position de la Tunisie constitue un avantage important, d’autant que l’ensemble de la région offre aujourd’hui des perspectives de croissance significatives dans le contexte économique mondial.
Un autre élément m’a particulièrement encouragé lors de cette visite : la Tunisie dispose d’un plan national de développement pour les cinq prochaines années, ambitieux et axé sur des secteurs où le pays doit réaliser des progrès, tout en prévoyant d’importants investissements.
On parle d’environ 35 milliards de dollars d’investissements sur cinq ans, un objectif aussi ambitieux que déterminant. C’est précisément dans ce contexte que le Groupe de la Banque mondiale a vocation à jouer un rôle central. Partenaire naturel de la Tunisie dans la mise en œuvre de ce plan, il peut lui apporter un appui décisif, et l’IFC est, à cet égard, particulièrement bien placée pour y contribuer.
Comme vous l’avez dit, le Groupe de la BM place la création d’emplois au cœur de son agenda. Comment cette priorité se décline-t-elle concrètement en Tunisie et quels sont, selon vous, les principaux leviers à activer pour créer davantage d’emplois de qualité ?
L’emploi est effectivement au cœur de notre agenda, et pas seulement en Tunisie. Il constitue une priorité pour l’ensemble du Groupe de la Banque mondiale. Et cette priorité répond à un enjeu qui prendra une ampleur considérable au cours des prochaines années.
Comme le souligne notre président, Ajay Banga, 1,2 milliard de jeunes en âge de travailler vont entrer sur le marché du travail au cours des dix prochaines années dans les pays émergents. Sur cette population, environ 400 millions devraient trouver un emploi, tandis que 400 millions poursuivront leurs études ou resteront au sein de leur famille. Mais cela signifie aussi que, sans une accélération de la création d’emplois, 400 millions de jeunes risquent de rester en marge du marché du travail.
À l’échelle africaine, l’enjeu est tout aussi considérable: le continent doit créer entre 20 et 25 millions de nouveaux emplois chaque année.
La question est donc de savoir comment créer ces emplois. La vision de notre groupe sur ce point est très claire. Le premier levier consiste à aider les pays membres à mettre en place les infrastructures de base nécessaires à l’investissement. Il s’agit à la fois d’infrastructures physiques, mais aussi numériques, de santé et, plus largement, de tout ce qui contribue au développement du capital humain.
Le deuxième levier est l’amélioration de l’environnement des affaires. Pourquoi ? Parce que les investissements nécessaires à la création de ces emplois viendront en grande partie du secteur privé. Or, pour attirer les investisseurs et les entrepreneurs, il faut leur offrir des conditions garantissant un retour sur investissement. Cela passe notamment par un cadre réglementaire et juridique adapté, mais aussi par l’accès au financement et la facilitation du commerce international. Ce sont des éléments essentiels pour stimuler l’investissement privé.
Le troisième levier, qui devient aujourd’hui incontournable, est la mobilisation du capital privé à grande échelle. Les défis auxquels nous sommes confrontés sont considérables : création d’emplois, sécurité alimentaire, accès de tous à l’énergie, santé universelle, etc. Les financements publics ne pourront pas, à eux seuls, répondre à l’ensemble de ces besoins.
Au fond, notre approche repose donc sur trois piliers : des infrastructures de base adaptées, un environnement des affaires propice à l’investissement et la mobilisation du capital privé à grande échelle. C’est cette combinaison qui permettra de relever le défi de la création d’emplois.
Mais lorsqu’on parle d’investissement, on parle aussi des PPP…
Absolument. Le partenariat public-privé (PPP) est un moyen de compléter le financement public, mais aussi d’aller beaucoup plus loin. Il ne s’agit pas uniquement d’apporter des financements. Les PPP permettent également de mobiliser des compétences techniques, des savoir-faire et de l’innovation qui ne sont pas nécessairement disponibles dans le pays.
C’est aussi un outil puissant pour positionner la Tunisie sur la carte internationale de l’investissement. Lorsqu’un pays lance un grand projet en PPP, que ce soit dans le secteur de l’énergie, des ports ou des infrastructures, il envoie un signal fort aux investisseurs internationaux : celui d’un pays ouvert, structuré et prêt à accueillir des capitaux privés. C’est pourquoi les PPP constituent, à mes yeux, un levier particulièrement important pour renforcer l’attractivité du pays.
D’ailleurs, lorsque je fais référence au Plan national de développement de la Tunisie, je trouve particulièrement intéressant de constater qu’environ 10 % des investissements prévus doivent être réalisés sous forme de PPP.
C’est une ambition claire, et c’est précisément là que le Groupe de la Banque mondiale peut jouer un rôle d’accompagnement décisif, en articulant mieux que jamais les interventions de la BM, de l’IFC et de la MIGA autour d’objectifs communs.
Vous dites donc que le Groupe met en avant l’approche “One World Bank Group”, qui vise à mieux coordonner l’action de la BM, de l’IFC et de la MIGA. Comment cette approche peut-elle se traduire concrètement en Tunisie et permettre de faire émerger davantage de projets susceptibles d’attirer les investisseurs privés ?
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (Bird), qui intervient notamment dans le financement et le conseil au secteur public, l’IFC, qui se concentre sur le financement du secteur privé et les partenariats avec celui-ci, ainsi que la Miga, notre institution spécialisée dans les garanties contre les risques, travaillent désormais de manière beaucoup plus intégrée dans les pays où nous sommes présents.
Dans la plupart de ces pays, ces institutions sont placées sous une même direction, avec un représentant-pays et un bureau commun. Cela nous donne beaucoup plus de flexibilité et permet au gouvernement comme au secteur privé de disposer d’un interlocuteur unique au sein du Groupe de la Banque mondiale.
Pour nous, cette organisation modifie également la manière dont nous pouvons intervenir. Elle nous permet de mieux aligner le conseil, les analyses et l’appui aux politiques publiques, le renforcement des capacités et la mise en place des institutions, avec les investissements que nous réalisons et les secteurs dans lesquels nous intervenons.
L’objectif est donc de mieux articuler l’ensemble de ces dimensions, plutôt que de considérer séparément le conseil, le financement public, le financement privé ou les garanties.
Notre ambition est d’être un partenaire de très long terme pour la Tunisie, au-delà d’un partenariat de cinq ou même dix ans, notamment dans les secteurs stratégiques où une approche programmatique peut permettre de positionner le pays à court, moyen et long terme.
Le partenariat actuel entre la Tunisie et le Groupe de la Banque mondiale arrive à échéance en 2027. Où en sont aujourd’hui les discussions autour du prochain partenariat et quelles seront les grandes priorités qui devront guider cette nouvelle phase de coopération ?
Le partenariat actuel entre le Groupe de la Banque mondiale et la Tunisie, établi pour une durée de cinq ans, arrive à échéance en 2027. Nous allons donc commencer à travailler avec le gouvernement tunisien sur le prochain partenariat, qui devrait couvrir une période de cinq, six ou peut-être dix ans à partir de 2028. Sa durée n’est pas encore arrêtée et nous sommes véritablement au tout début du processus de définition de ses grands axes.
Le Plan national de développement constitue un repère important pour notre dialogue. Notre rôle est d’accompagner la Tunisie dans la mise en œuvre de sa vision nationale, en mettant à son service l’expertise et les instruments du Groupe de la Banque mondiale, en cohérence avec ses priorités.
Cinq secteurs ont été identifiés comme présentant un fort potentiel de création d’emplois en Tunisie: les infrastructures et l’énergie, l’agrobusiness, la santé, le tourisme et l’industrie à valeur ajoutée. Parmi ces secteurs, où voyez-vous aujourd’hui les opportunités les plus importantes pour attirer l’investissement privé et créer des emplois ?
Il existe plusieurs pistes, mais je voudrais d’abord apporter une précision importante lorsqu’on parle d’attractivité de l’investissement privé. Il ne s’agit pas uniquement d’attirer des investisseurs étrangers. L’investissement tunisien est, lui aussi, essentiel.
Parmi les secteurs qui présentent aujourd’hui les opportunités les plus importantes, je citerais en premier lieu l’énergie. L’énergie solaire coûte aujourd’hui environ un tiers de l’électricité produite à partir du gaz. C’est un changement structurel qui améliore directement la compétitivité des entreprises tunisiennes. L’IFC a déjà financé le projet solaire de Kairouan, la première grande centrale solaire à financement privé en Tunisie, et trois autres projets sont en cours de développement.
La Tunisie dispose naturellement d’atouts pour attirer l’investissement. Et parmi les secteurs qui ont aujourd’hui particulièrement besoin de capitaux, je citerais en premier lieu les secteurs exportateurs, car le pays doit également améliorer sa balance des paiements.
Le secteur du phosphate offre, à cet égard, un potentiel important, avec encore beaucoup de choses à faire. Il en va de même pour l’agrobusiness. Nous sommes d’ailleurs très fiers, à l’IFC, d’avoir accompagné par le passé trois grands produits tunisiens : l’huile d’olive, les dattes et la tomate. Il existe encore de nombreuses possibilités de développement dans ces filières.
Le secteur manufacturier constitue également un axe important, comme en témoigne notre récent financement en faveur de Marquardt, qui prévoit la création de 1 000 à 1 500 emplois supplémentaires.
J’ajouterais un secteur qui me semble sous-estimé, la logistique. La Tunisie occupe une position géographique exceptionnelle au carrefour des routes commerciales méditerranéennes. Développer des services portuaires et logistiques compétitifs constitue une réelle opportunité pour attirer des investissements et créer des emplois qualifiés. C’est un domaine dans lequel l’IFC explore des opportunités.
Enfin, le soutien aux PME tunisiennes demeure un axe fondamental. Le système financier tunisien dispose de liquidités, mais a besoin de mécanismes de garantie pour accélérer le financement des petites et moyennes entreprises. Nous travaillons depuis plusieurs décennies avec des acteurs tels qu’Enda Tamweel, et il reste encore de nombreuses possibilités pour renforcer cet accompagnement.
Pour l’IFC, il s’agit donc de poursuivre cet accompagnement des entreprises et des institutions tunisiennes, en mobilisant à la fois notre capacité de financement, notre expertise et nos instruments de garantie afin de favoriser davantage l’investissement privé.
Quels sont les résultats concrets de cet accompagnement et de ce travail aujourd’hui ? Dispose-t-on de chiffres ou d’estimations permettant d’en mesurer l’impact ?
Prenons, par exemple, la filière de l’huile d’olive. Aujourd’hui, la Tunisie est un acteur majeur de l’exportation d’huile d’olive. Cette activité fait vivre des milliers de petits producteurs, qui peuvent accéder aux marchés via les grands exportateurs que nous accompagnons. C’est un exemple concret de la manière dont notre intervention peut avoir un impact qui dépasse directement les entreprises que nous finançons.
Pour mesurer cet impact, nous ne nous limitons d’ailleurs pas au seul montant des financements mobilisés. Le volume de financement est un indicateur de notre activité, mais ce n’est pas, en soi, une mesure de l’impact. Au sein du Groupe de la Banque mondiale, nous avons complètement réorienté notre attention sur la mesure des résultats effectivement obtenus.
Ces résultats peuvent être mesurés de différentes manières : par la quantité de gaz à effet de serre évitée grâce aux investissements dans les énergies renouvelables, par le nombre de personnes nouvellement raccordées à l’électricité, par le nombre de personnes bénéficiant de meilleurs services de santé ou encore par le nombre de petits agriculteurs qui passent d’une agriculture de subsistance à une agriculture davantage orientée vers la production.
Parlons chiffres : en Tunisie, l’IFC dispose aujourd’hui d’environ 100 millions de dollars d’investissements en portefeuille actif, et de près de 300 millions de dollars supplémentaires dans notre pipeline pour cette année. Le projet solaire de Kairouan, que nous avons cofinancé pour un total de 86 millions de dollars, permettra d’éviter l’émission de 108 000 tonnes de CO2 par an. Notre financement de 70 millions de dollars en faveur de Hicha soutient l’expansion d’un champion tunisien de l’agrobusiness qui emploie des milliers de personnes dans la région de Gabès. Et notre récent financement de 60 millions de dollars pour Marquardt devrait permettre la création de 1 000 à 1 500 emplois industriels qualifiés supplémentaires. Au cours de 25 ans de partenariat avec AfricInvest, nous avons mobilisé environ 223 millions de dollars pour soutenir des entreprises tunisiennes en quête de croissance.
Vous évoquez notamment les petits producteurs et les activités réparties sur le territoire. Cela renvoie-t-il aussi à l’objectif de décentralisation et à la volonté d’être davantage présent dans les différentes régions de la Tunisie ?
Nous ne mesurons pas la décentralisation, en tant que telle, comme un objectif spécifique. En revanche, nous avons un objectif très clair : accompagner le Plan national de développement, qui intègre notamment les politiques territoriales. Nous veillons donc à ce que nos interventions soient aussi inclusives que possible et à soutenir des activités réparties sur l’ensemble du territoire, et non uniquement concentrées dans certaines régions.
Un autre objectif auquel nous accordons une attention particulière en Tunisie est d’accroître la participation des femmes au marché du travail. Cela passe notamment par un meilleur accès des femmes au financement, mais aussi par un travail avec l’ensemble de nos clients afin que les conditions de travail soient davantage adaptées et accueillantes pour les femmes.
Je tiens à le dire clairement, il ne s’agit pas, pour autant, de cibler certains secteurs exclusivement pour les femmes. Je pense qu’il est important que tous les secteurs considèrent aujourd’hui les femmes comme une ressource humaine à part entière, productive, qualifiée et éduquée, jouant un rôle essentiel dans l’économie.
La Tunisie possède d’ailleurs une longue tradition de leadership féminin, et il est important de préserver cette identité tunisienne forte. Les exemples sont nombreux, que ce soit dans l’agriculture, la construction, l’ingénierie ou encore le secteur électrique.
Mais les chiffres montrent qu’il reste encore beaucoup à faire. Aujourd’hui, le taux de participation des femmes au marché du travail est d’environ 27 %, contre 65 % pour les hommes. L’écart reste donc considérable. Combler cet écart n’est pas seulement une question d’équité : c’est un levier de croissance économique considérable pour la Tunisie.
Le constat est donc là : la mobilisation du capital privé est au cœur du rôle de l’IFC. Mais qu’est-ce qui freine encore, selon vous, l’investissement privé en Tunisie, et quelles améliorations de l’environnement des affaires seraient nécessaires pour attirer davantage de capitaux tunisiens et internationaux ?
Je crois que le premier frein à l’investissement privé est la perception. La succession de crises économiques mondiales et régionales a eu des répercussions sur les prix et les services. Le secteur touristique, en particulier, a été fortement affecté.
La première chose à faire, selon moi, est donc d’envoyer des signaux forts montrant que la Tunisie est ouverte à l’investissement.
Il faut aussi rappeler que des investissements continuent d’affluer en Tunisie. Nous venons, par exemple, d’approuver, au sein de notre conseil, un financement de 60 millions de dollars en faveur de Marquardt Tunisie, une entreprise allemande déjà solidement implantée dans le pays, qui prévoit d’étendre ses activités, avec à la clé la création de 1.000 à 1.500 emplois supplémentaires.
Ce que nous disent les responsables de cette entreprise est particulièrement intéressant. Ils considèrent que leur usine tunisienne figure parmi les plus productives du groupe dans le monde et qu’elle compte également parmi les meilleures en matière de qualité.
Cela montre qu’il existe déjà des investisseurs qui font confiance à la Tunisie et continuent d’y investir. Il y a donc bien des investissements qui arrivent dans le pays, et l’enjeu est maintenant de renforcer cette dynamique et d’envoyer davantage de signaux positifs aux investisseurs.

Comment peut-on agir sur cette perception ? Peut-on parler, par exemple, d’une crise de confiance ?
Je parlerais plutôt d’une période de prudence des investisseurs, mais elle est liée à des épisodes délicats que la Tunisie a traversés. La question est maintenant de savoir comment renforcer cette confiance et, surtout, comment transformer les ambitions actuelles en investissements concrets.
Le Plan national de développement constitue déjà un signal important. C’est un plan ambitieux, qui appelle clairement à l’investissement privé. On parle d’environ 35 milliards de dollars d’investissements étalés sur cinq ans. La question est donc de savoir comment débloquer concrètement ces investissements et faire en sorte qu’ils se réalisent au cours de cette période.
Le premier signal est déjà donné par le plan lui-même, notamment par la place accordée aux partenariats public-privé. Il faut maintenant permettre à cette ambition de se concrétiser. Pour cela, il est essentiel d’accélérer les procédures et de simplifier les démarches administratives dont les entreprises ont besoin pour investir.
Il faut, de manière générale, continuer à améliorer et à faciliter le climat des affaires. C’est cette capacité à transformer les ambitions en projets concrets et à en faciliter la réalisation qui permettra progressivement de restaurer la confiance et de stimuler l’investissement privé.
Mais cela reste tout de même un problème récurrent. On en parle depuis des années.
Ce qui m’encourage, c’est que lorsque j’écoute les déclarations du Président de la République, du gouvernement et du secteur privé, les messages sont aujourd’hui largement alignés sur la nécessité de faire avancer les choses. Les engagements et les promesses existent, mais le véritable enjeu reste évidemment de les concrétiser.
Un autre élément encourageant est le lancement prochain du nouveau partenariat entre le Groupe de la Banque mondiale et la Tunisie. Cette question sera naturellement au cœur de nos discussions et de notre action.
Cela pourra notamment passer par la digitalisation de l’administration et du gouvernement, ainsi que par une meilleure utilisation des technologies modernes afin de moderniser les services publics et d’en rendre l’administration plus efficace.
Au fond, je vois aujourd’hui trois raisons d’être encouragé. La première, c’est l’existence d’un Plan national de développement, qui fixe une ambition claire pour les prochaines années. La deuxième, c’est la nouvelle approche du Groupe de la Banque mondiale, qui me paraît particulièrement adaptée aux besoins actuels de la Tunisie et permet de mieux articuler nos différents instruments et notre accompagnement. Et la troisième, ce sont les avantages compétitifs réels dont dispose la Tunisie. Ils existent et sont importants. L’enjeu est désormais de mieux les valoriser et de les transformer en opportunités concrètes de croissance et d’investissement.
À moyen terme, au-delà de l’enjeu de l’emploi, quels objectifs l’IFC souhaite-t-elle contribuer à atteindre en Tunisie et, alors que plusieurs projets sont déjà engagés, comment percevez-vous concrètement la dynamique d’investissement et les perspectives pour les prochaines années ?
À moyen terme, notre ambition est de contribuer à générer une croissance suffisamment forte pour répondre aux besoins de la population, tout en améliorant la qualité des services publics. Nous voulons également contribuer à une Tunisie durable et davantage décentralisée sur le plan territorial. Plutôt que de parler uniquement d’emploi, je préfère parler d’opportunités pour tous.
Ainsi, l’objectif est que chaque Tunisien puisse avoir la possibilité de réussir dans le domaine qu’il choisit.
Sur le terrain, les projets avancent déjà concrètement et nous devrions attirer au moins 300 millions de dollars d’investissements cette année, notamment dans l’énergie, l’industrie manufacturière et l’agrobusiness. Je considère toutefois que ce n’est qu’un début.
En tant que représentant de l’IFC, je souhaite terminer par un message d’espoir et d’engagement. Le dialogue public-privé constitue, à mes yeux, le socle indispensable sur lequel doit reposer toute dynamique de transformation économique. C’est pourquoi j’encourage vivement la Tunisie à approfondir et à structurer ce dialogue, en tant que condition première du progrès.
Mais au-delà, mon message est fondamentalement celui de la confiance; confiance en l’avenir, confiance dans les forces de ce pays. Car en définitive, tous les acteurs, qu’ils soient publics ou privés, nationaux ou internationaux, convergent vers les mêmes ambitions, celles de la croissance, de la création d’emplois et de l’attraction de l’investissement.
C’est sur cette vision partagée que repose le véritable potentiel de la Tunisie.
Crédit Photo: © Belhassen Lassoued



