Billet : Ne pas laisser dépérir nos richesses
La Presse — Il y a des richesses qui ne se comptent pas seulement en dinars. Elles se lisent dans les paysages, dans les gestes transmis de génération en génération, dans les récoltes qui font vivre des familles et dans ces arbres qui, depuis des siècles, dessinent l’identité de la Tunisie. L’olivier est de ceux-là. Mais derrière cette image familière, il y a une réalité économique que nous ne pouvons plus nous permettre de négliger : notre patrimoine agricole est précieux, et il reste vulnérable. La tuberculose de l’olivier vient nous le rappeler. Cette maladie bactérienne, dont la propagation peut être favorisée par les blessures provoquées notamment par la grêle, la pluie ou la taille, appelle une vigilance sérieuse. Il ne s’agit ni de céder à l’alarmisme ni de dramatiser la situation, mais de comprendre qu’en agriculture, le temps compte. Détecter tôt, informer les producteurs, mobiliser les services techniques et coordonner les interventions peut faire la différence entre un foyer maîtrisé et des dégâts beaucoup plus difficiles à contenir. L’enjeu dépasse largement la santé des arbres. L’huile d’olive est l’un des piliers des exportations agroalimentaires tunisiennes. En 2025, les exportations d’huile d’olive ont représenté environ 4,07 milliards de dinars, selon l’Institut national de la statistique. Derrière ce chiffre, il y a des exploitations, des emplois, des revenus ruraux et une présence tunisienne sur les marchés internationaux. Fragiliser cette filière, c’est exposer une part importante de notre richesse agricole. Et nous avons déjà connu les conséquences d’une maladie qui gagne du terrain. Le poirier tunisien en offre un exemple saisissant. Après l’apparition du feu bactérien en 2012, la production est passée de 60.000 tonnes en 2011 à moins de 20.000 tonnes en 2016, selon une étude scientifique consacrée à cette culture. Des milliers d’hectares ont été touchés. Ce recul rappelle combien une filière peut être fragilisée lorsque les moyens de lutte ne suffisent pas à contenir la propagation d’un agent pathogène. Le figuier de Barbarie connaît, lui aussi, une crise sévère depuis l’apparition de la cochenille. Cette plante, longtemps considérée comme une ressource presque inépuisable dans les régions arides, fait vivre des familles et soutient des activités de transformation. Ses fruits, mais aussi ses graines, dont on extrait une huile précieuse très recherchée dans l’industrie cosmétique pour ses propriétés, avaient ouvert des perspectives prometteuses à toute une filière. Au lieu de consolider cet avantage et de mieux valoriser cette richesse naturelle, nous la voyons aujourd’hui fragilisée par un ravageur qui menace la production et les revenus de ceux qui en vivent. Une ressource qui pouvait contribuer davantage au développement des régions rurales risque ainsi de perdre une partie de son potentiel économique. Faut-il attendre que les dégâts deviennent irréversibles pour mesurer la valeur de ce que nous risquons de perdre ? La question mérite d’être posée. Il ne s’agit pas d’accuser sans preuve, mais de tirer les enseignements de ces expériences : la prévention doit précéder l’urgence, la surveillance doit être permanente et les alertes des agriculteurs doivent recevoir une réponse rapide et coordonnée. L’agriculture ne peut plus être considérée comme une activité que l’on accompagne uniquement au moment des récoltes ou lorsque les difficultés deviennent visibles. Elle exige des moyens de veille sanitaire, de la recherche, un encadrement de proximité et une véritable stratégie de préservation des variétés locales. Elle exige aussi d’anticiper les effets du changement climatique et de renforcer la capacité des exploitations à résister aux chocs. L’olivier n’est pas seulement un arbre. Il est une ressource économique, un patrimoine vivant et une promesse pour les générations futures. Le protéger aujourd’hui, c’est éviter que les mêmes fragilités ne se répètent demain. Car une richesse agricole perdue ne se remplace pas d’un simple trait de plume. Et lorsqu’elle disparaît, ce sont souvent des années de travail, des revenus et une part de notre mémoire collective qui s’en vont avec elle.



