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« Le Tango de la déesse des dunes » de Wafa Ghorbel : Ecrire l’intime en musiques

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  • 18 octobre 2026
  • 8 min de lecture
« Le Tango de la déesse des dunes » de Wafa Ghorbel : Ecrire l’intime en musiques

Écrivaine, musicienne et universitaire, Wafa Ghorbel vient de rééditer son deuxième roman « Le Tango de la déesse des dunes » chez Hkeyet Editions. Le texte suit l’émergence puis la dégradation progressive d’une intimité partagée, entre confrontations culturelles, complicité amoureuse et éclatement.

La Presse —Paru initialement en 2017, ce roman a déjà obtenu le Prix Bechir Khraief à la Foire Internationale du Livre de Tunis et le Prix Zoubeida B’chir du Credif. C’est une suite indépendante du «Jasmin noir», premier ouvrage de l’autrice, qui avait reçu le Prix Comar Découverte.

Des identités au croisement des mondes

Le roman adopte une structure épistolaire enchâssée, dans laquelle une correspondance principale contient d’autres échanges épistolaires entre les mêmes personnages. Wafa Ghorbel emprunte la voix d’un homme qui adresse une longue lettre à une femme qu’il a aimée et dont il s’est séparé depuis des années.

Ce procédé donne ainsi accès à une parole plus personnelle, subjective et spontanée que le récit traditionnel. L’identité des protagonistes se construit alors au fur et à mesure. On découvre que l’homme est tunisien par ses origines paternelles, mais français par sa nationalité et sa culture.

La femme est sa cousine venue étudier à Paris, passionnée de danse et de musique. Il se confie dans cette longue lettre pour «se sevrer de ses souvenirs», mais aussi parce que «certaines choses sont plus faciles à écrire qu’à dire». Mais il serait réducteur de considérer le roman comme une simple histoire de divorce ou de contraste culturel entre «le pays du carrousel et le pays du jasmin».

Il est vrai que «les sociétés ici et là-bas ne fonctionnent pas pareil». Or, le fonctionnement narratif est bien plus complexe. Les deux personnages au cœur de cet échange épistolaire ne se présentent pas au lecteur comme des personnalités achevées. Les passages descriptifs, aussi détaillés qu’ils soient, ne façonnent pas de portraits définitifs.

On les découvre à travers leurs propres mots, leur passé, leurs blessures, leurs hésitations, leurs pensées, leurs désirs et leurs contradictions. La lettre a donc pour avantage cet accès à l’intériorité sans passer par un narrateur omniscient. Le recours au style oral et la multiplication des expressions familières accentuent cet effet de spontanéité et de réalisme.

On apprend alors que l’épanouissement extérieur de l’étudiante dissimule une existence marquée par une frustration culturelle, psychologique et corporelle, ce qui constitue l’intrigue essentielle du roman. Mais, comme c’est l’homme qui s’empare de la plus grande part du texte, on se demande au fil de la lecture s’il dit toute la vérité, s’il se ment à lui-même pour justifier ses attitudes, s’il cherche à influencer sa destinataire…

Les thèmes de déracinement et d’attachement caractérisent les rapports personnels tout comme les rapports aux lieux. Le roman traverse ainsi trois espaces essentiels parfois construits en contraste : Paris, Sfax et Buenos Aires. Les trois villes ne sont pas de simples décors. Les déplacements géographiques correspondent en effet à des déplacements intérieurs, des transitions entre différentes façons d’être.

Paris est l’espace de la rencontre, alors que Sfax renvoie au retour, aux racines, à la mémoire et à l’appartenance. Buenos Aires, avec le surgissement d’Eva, figure de la tentation, symbolise la beauté, le dépaysement, ainsi qu’une forme d’émancipation sexuelle.Wafa Ghorbel a tenu à garder l’anonymat des deux protagonistes jusqu’au bout, alors que les autres personnages sont désignés par des noms propres.

Ce n’est certainement pas une simple omission, mais un choix poétique et narratif assumé. Ce qui compte le plus, c’était le rapport entre le «je» et le «tu». À la fin, paradoxalement, l’une des figures fictionnelles semble se rapprocher de l’identité réelle de l’écrivaine. Quelques traits se rejoignent dans un effet d’autofiction déconcertant.

Le couple à l’épreuve de l’intime

A travers ce roman, ainsi que ses deux autres livres «Jasmin noir» et «Fleurir», Wafa Ghorbel revendique une littérature capable d’explorer les tensions les plus intimes et leur impact psychologique et social. Elle fait une place importante à l’expression du désir sans tomber dans l’érotisme, en le plaçant dans son contexte culturel, en poétisant le manque dans certains passages et en l’analysant cliniquement dans  d’autres.

Comment satisfaire à la fois sa passion, sa religion, sa société, son éducation et sa conscience ? Faut-il «officialiser un sentiment», «institutionnaliser l’amour» pour le vivre pleinement ?

Le corps devient donc une dimension déterminante dans le rapport à soi et à l’autre. C’est un lieu de lecture du personnage, suggérant l’existence d’une force intérieure que les protagonistes ne maîtrisent pas complètement. La fatalité n’est plus nécessairement divine. Elle est aussi physiologique, renforcée par «une belle palette de complexes et de phobies».

Or, dans «Le Tango de la déesse des dunes», le narrateur est un homme, mais le regard porté sur elle est celui d’une écrivaine féministe, d’où un certain paradoxe. Wafa Ghorbel donne en fait une visibilité romanesque à l’homme qui choisit de s’approcher puis de rompre, tout en conservant sur lui un regard extérieur qui le juge implicitement. 

Le rapport au corps, dans ce roman comme dans «Fleurir», par ailleurs, ne se manifeste pas uniquement par la sexualité. La danse, thème récurrent chez Wafa Ghorbel, n’est pas une «exécution codifiée et rythmée de gestes et de pas». C’est une liberté créatrice, une manière de faire parler son corps et «une transgression, du moins une tentative de transgression».

L’autrice conteste les regards stéréotypés portés sur cet art. «Danser est en soi une forme de résistance face à ce machisme exaspérant, face à cette violence gratuite», écrit-elle dans ce roman.

Une écriture qui se fait musique

Wafa Ghorbel est aussi compositrice et chanteuse, ce qui explique l’omniprésence de la musique dans tous ses ouvrages. La musique ne constitue pas simplement un décor sonore du récit ni un élément d’ambiance. Dans «Le Tango de la déesse des dunes», c’est un marqueur identitaire et relationnel, un véritable langage de la relation. L’autrice a créé une cartographie musicale où les protagonistes se définissent par ce qu’ils écoutent.

Leurs morceaux préférés reflètent un ancrage culturel, des souvenirs du passé et une transformation progressive. «Nous écoutons ensemble ces chansons (…) tu t’en imprègnes, t’en nourris, t’en assouplis jour après jour», écrit Wafa Ghorbel. En effet, plus ils se rapprochent affectivement, plus leurs univers musicaux se chevauchent et se confondent dans un espace sonore commun.

Le partage musical accompagne ainsi et concrétise la dynamique de leur union puis de leur désunion. La musique devient ici un prolongement de la littérature, portant les sensations et les expériences que les mots ont du mal à traduire. Ce que les personnages ne formulent pas toujours directement par la parole peut passer par les notes.

Ainsi, Keith Jarrett côtoie Om Kalthoum, Billie Holiday et Hedi Jouini se succèdent, en plus de la présence de Anouar Braham, Léo Ferré et bien d’autres noms marquants de la scène musicale tunisienne, arabe et internationale. L’intertextualité est musicale, mais aussi littéraire, puisque le roman accueille des fragments provenant d’autres œuvres.

On retrouve de nombreuses références littéraires dont Charles Baudelaire, Guillaume Apollinaire, Nizar Qabbani… Au-delà des chansons citées, le style d’écriture de Wafa Ghorbel se distingue par une véritable musicalité perceptible à travers la répétition de certaines sonorités comme des rimes internes ainsi que le rythme des phrases.

Ce roman est ainsi marquant par les thèmes qu’il aborde, entre poétique et audace ainsi que par l’univers singulier propre aux protagonistes et à l’autrice elle-même. Il est à noter que certains détails sont repris dans «Fleurir», qui l’a suivi, paru en 2014 et également lauréat du Prix Comar.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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