Blocage à Montplaisir: Pourquoi le «guide suprême» garde-t-il le silence ?
On n’aurait jamais cru qu’un parti aussi fort qu’Ennahdha allait sombrer dans des conflits internes qui font fi de son unité, comme le craignent ses dirigeants. Qui aurait pensé un jour que des figures nahdhaouies de premier rang, à l’image de Lotfi Zitoun, Imed Hammami et Abdelhamid Jelassi, allaient appeler ouvertement au départ du «guide suprême», Rached Ghannouchi ?
En ces temps de crise, Ennahdha n’est plus le même parti qu’on connaissait. Frictions, divergences à tous les niveaux et échanges d’accusations, du côté de Montplaisir, on ne lave plus son linge sale en famille ! En effet, le conflit est tellement profond que, désormais, chacun choisit une tribune médiatique pour briser le silence et ouvrir le feu dans tous les sens au détriment de la discipline et des réserves partisanes. Chose qui a conduit le président du conseil de la Choura, Abdelkarim Harouni, à menacer même de sanctions, si cela continue. En effet, si aujourd’hui les comptes sont réglés sur les plateaux des médias, pour Abdelkarim Harouni c’est chose inappropriée qui ne devrait plus avoir lieu. Prenant aussi la parole sur les ondes d’une radio privée, le bras droit de Rached Ghannouchi a annoncé qu’une réunion du conseil de la Choura sera bientôt tenue pour revenir sur la question des apparitions médiatiques de certains dirigeants du parti qui commencent à aller dans tous les sens. «Personne n’est au-dessus des critiques, ni de l’application des mesures de sanctions», a-t-il menacé, car, pour lui, les affaires internes du parti ne doivent être traitées qu’au sein de ses structures.
Evoquant l’actuelle situation de Rached Ghannouchi au sein d’Ennahdha, Harouni soutient que certaines parties voulaient pousser les membres du parti à la division : ceux qui sont avec Rached Ghannouchi et ceux qui sont contre. Or pour lui c’est un faux débat, car Ennahdha connaît une période de profonde restructuration et non pas de divergence au sujet de son leader historique. «Certains pensent que maintenir Rached Ghannouchi à la tête d’Ennahdha est une entorse du règlement intérieur. L’initiative que j’ai lancée avec Rafik Abdessalem vise à rééquilibrer les choses tout en assurant une présence stratégique pour Rached Ghannouchi», a-t-il indiqué, rappelant que Ghannouchi est un leader national tout comme Habib Bourguiba et Farhat Hached.
Politique de l’autruche
Car, en effet, c’est le maintien ou pas de Rached Ghannouchi qui fait actuellement polémique au temple de Montplaisir et ne cesse de créer conflits et tensions. La situation est telle que le dirigeant et ancien ministre de la Santé, Imed Hammami, a appelé ouvertement au départ de Rached Ghannouchi, car, pour lui, «il était temps». Hammami a dénoncé, dans ce sens, les «décisions unilatérales» prises par Ghannouchi au sein d’Ennahdha, précisant que l’ensemble des instances du parti étaient gelées depuis des mois. «Le temps est venu pour Rached Ghannouchi de ne plus être à la tête d’Ennahdha dans le cadre de l’alternance au pouvoir. On ne lui demande pas de quitter le mouvement mais juste de quitter la présidence du parti», a-t-il martelé. Il a, par ailleurs, rappelé que le règlement intérieur d’Ennahdha ne permettait pas à Ghannouchi de briguer un autre mandat à la tête du parti.
En tout cas, aujourd’hui, le conflit est bien clair au sein d’Ennahdha : il y a ceux qui soutiennent Ghannouchi dans son éventuelle candidature à la présidence du parti et d’autres qui sont toujours attachés à la concrétisation du principe d’alternance démocratique et qui considèrent qu’il était temps de voir Rached Ghannouchi se placer au second plan. Deux positions divergentes qui mettent à mal l’image d’un parti fort, solidaire et uni, car, comme l’expliquait le dirigeant Mohamed Ben Salem à notre journal, «aujourd’hui on craint pour l’unité du parti au vu de ce blocage politique».
Pendant ce temps-là, Rached Ghannouchi, pris au piège des conflits perpétuels d’un Parlement effrité et de sa difficile gestion, opte pour le silence que certains observateurs de la scène nationale qualifient de politique de l’autruche. En effet, à l’exception de rares et timides apparitions médiatiques où il n’a pas exprimé une position claire à ce sujet, Rached Ghannouchi préfère opter pour le silence, espérant que cette vague de refus et même d’hostilité s’amenuisera au fil des jours. Lui, qui a toujours laissé planer le doute quant à son éventuelle candidature à la présidence du parti, semble compter, en effet, sur l’initiative présentée par Abdelkrim Harouni et Rafik Abdessalam visant à lui offrir une présence significative au sein du parti et l’élection d’un nouveau président conformément aux règlements du parti.
Sauf que cette solution est perçue par les détracteurs de Rached Ghannouchi comme une manœuvre politique fallacieuse visant à lui permettre de briguer un troisième mandat quitte à faire une entorse aux statuts d’Ennahdha.
Pour rappel, ces deux figures très proches du leader d’Ennahdha avaient concocté une solution médiane à ce blocage, visant à l’écarter de la tête du parti, lors du prochain congrès, mais en le nommant «Zaïm» du parti, ce qui lui offre de nouvelles prérogatives jusque-là inconnues.



