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Sarah EL HAÏRY, Haute-Commissaire française à l’Enfance, à La Presse : « Lutter ensemble contre la surexposition des enfants aux écrans et aux réseaux sociaux »

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  • 15 avril 2026
  • 8 min de lecture
Sarah EL HAÏRY, Haute-Commissaire française à l’Enfance, à La Presse : « Lutter ensemble contre la surexposition des enfants aux écrans et aux réseaux sociaux »

Entretien conduit par Salem TRABELSI

Face au déferlement des algorithmes et à la précocité des usages numériques, Sarah El Haïry, haute-commissaire française à l’enfance, plaide pour un sursaut collectif de part et d’autre de la Méditerranée. Entre impératif de régulation pour les géants du Net et nécessité d’un dialogue familial sans culpabilité, elle trace les contours d’une nouvelle éthique de protection pour que le virtuel ne dévore plus le réel de nos enfants. Un plaidoyer lucide pour une souveraineté de l’attention dès le plus jeune âge.

Qu’est-ce qui a le plus changé dans l’enfance ces dix dernières années avec l’arrivée des écrans et des RS?  Quels sont aujourd’hui les principaux risques numériques auxquels les enfants sont exposés, en France comme en Tunisie ?

La révolution numérique est une formidable opportunité en matière de divertissement, d’ouverture sur le monde, d’émancipation et de développement de l’esprit critique. Mais comme toute révolution scientifique, elle s’accompagne de risques que nous devons prévenir. Les enfants sont de plus en plus exposés aux écrans et aux réseaux sociaux, et de plus en plus précocement, avec un âge moyen estimé à 12 ans. Plus de quatre jeunes sur cinq entre 11 et 17 ans accèdent quotidiennement aux grandes plateformes en ligne et plus de 80 % d’entre eux disent y être exposés régulièrement à des risques.

Les risques sont de plusieurs ordre :

Je pense d’abord à la santé physique, puisque le temps qu’un enfant passe devant un écran, c’est un moment qu’il ne passe pas dehors. Cela crée de la sédentarité, parfois de l’obésité mais aussi des problèmes de vue en cas d’exposition excessive.

Je pense aussi à la santé mentale, avec un impact sur le sommeil, la concentration, l’anxiété, et au cyberharcèlement, phénomène plus qu’inquiétant avec des conséquences parfois vitales pour les enfants victimes.

Les dangers ne s’arrêtent pas là : nos enfants sont aujourd’hui les proies de pédocriminels qui tentent de les piéger et d’abuser de leur vulnérabilité par tous les moyens. Même les plateformes de jeux qui semblent les plus inoffensives sont concernées : sur Roblox, dont 40 % des utilisateurs ont moins de 13 ans, des centaines de signalements ont été remontés à l’Office de lutte contre les violences faites aux mineurs en 2024, en particulier pour des cas de sollicitations sexuelles.

Que dit la science sur l’impact des écrans sur le développement cognitif et émotionnel des enfants ? Comment aider les familles à trouver un équilibre sans culpabiliser ni diaboliser le numérique ?

Les travaux scientifiques sont aujourd’hui sans appel : les conséquences d’une surexposition aux écrans chez les enfants sont nombreuses et bien documentées.

Le rapport «Enfants et écrans», remis en avril 2024 à la demande du président français Emmanuel Macron, a mis en évidence les effets pervers d’un usage excessif, en particulier chez les plus jeunes.

Chez les tout-petits, l’exposition aux écrans vient altérer des moments essentiels d’échange avec les adultes. Pourtant, ces interactions sont fondamentales pour le développement du langage, de l’attention, mais aussi des compétences émotionnelles et sociales. Les phénomènes de «technoférence», c’est-à-dire l’interruption des interactions par les écrans, peuvent ainsi freiner le bon développement de l’enfant. Un usage du numérique devient préoccupant dès lors qu’il est excessif et qu’il empiète sur les besoins fondamentaux de l’enfant : dormir, jouer, interagir, apprendre et se construire dans le réel.

Face à ces enjeux, les parents ont besoin de repères simples et accessibles. C’est tout le sens de mon engagement en tant que Haute-commissaire à l’Enfance : leur donner les clés pour comprendre, accompagner et agir. Nous avons ainsi déployé « Les Clés de l’Enfant », des guides adaptés à chaque tranche d’âge. En France, les recommandations sont claires : pas d’écran avant 3 ans, puis un usage strictement limité, entre 3 et 6 ans, à des contenus éducatifs, toujours en présence d’un adulte.

Mais au-delà des règles, il est essentiel de sortir de toute logique de culpabilisation. Les parents ne sont pas démissionnaires ; ils font face à des enjeux nouveaux, parfois complexes, notamment avec l’essor de l’intelligence artificielle et des «deepfakes», qui bouleversent nos repères. Ils ont besoin d’être accompagnés, pas jugés.

De nombreuses associations, aux côtés de l’État, jouent un rôle essentiel pour les informer et les soutenir. Je suis convaincue que la protection des enfants dans l’univers numérique repose sur une responsabilité collective: chacun doit être un maillon de cette chaîne de protection.

Les États doivent-ils aujourd’hui réguler davantage les réseaux sociaux pour protéger les mineurs ? Peut-on protéger les enfants sans coopération internationale face à des plateformes mondiales ?

La responsabilité est partagée. Je ne pense pas que nous parvenions à renforcer réellement la protection des enfants en ligne si l’on prend le problème par un seul bout.

Tout le monde doit agir. En premier lieu les plateformes qui sont pour l’essentiel détenues par des sociétés extra-européennes, mais tenues de respecter nos législations (à titre d’exemple, le Digital Service Act dans l’UE). Les plus grosses plateformes ont des obligations supplémentaires en raison des risques systémiques qu’elles génèrent et doivent mettre en œuvre des mesures d’atténuation de ces risques et des réponses efficaces en cas de crise, notamment en ce qui concerne la protection des enfants.

Nos législations doivent s’adapter aux nouveaux défis que j’évoquais. C’est pourquoi nous faisons le choix de renforcer la régulation des plateformes, à travers notamment l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et l’obligation, pour les plateformes, de contrôler l’âge des utilisateurs. Je forme le vœu que la Tunisie rejoigne les pays, de plus en plus nombreux de l’Australie à l’Autriche en passant par l’Indonésie, qui font le choix de protéger leurs enfants en fixant un âge en dessous duquel les réseaux sociaux sont interdits.

Des solutions techniques existent pour la vérification de l’âge et j’ai bon espoir que cette mesure importante sera effective le plus rapidement possible en France, puisque c’est déjà le cas pour les sites pornographiques qui font l’objet d’un contrôle de l’âge pour éviter que des mineurs y aient accès.

Je crois qu’on assiste à une prise de conscience chez de plus en plus d’États sur l’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale de nos enfants. La France a toujours été pionnière en la matière et je suis convaincue que nous devons renforcer la coopération internationale pour mieux protéger les enfants. Lors de ma visite en Tunisie, j’ai pu me rendre compte que nous avions des objectifs communs et je souhaite que nous poursuivions ces échanges de bonnes pratiques pour relever ces défis qui n’ont pas de frontière.

Quel conseil simple donneriez-vous aujourd’hui à un parent inquiet face aux écrans ? Quel message souhaiteriez-vous adresser directement aux enfants et aux adolescents qui nous écoutent ?

J’ai un message simple : parlez-en.

Aux parents, je dis : intéressez-vous à la vie numérique de votre enfant comme vous le faites pour sa vie à l’école ou ses activités sportives. Demandez-lui ce qu’il voit en ligne, ce qu’il ressent, si certains contenus l’ont choqué ou mis mal à l’aise, s’il a été confronté à des messages dérangeants, sur les réseaux sociaux comme dans les groupes de discussion de classe.

Parlez-en naturellement, sans dramatiser, mais sans minimiser non plus. Et surtout, construisez ensemble des règles claires et compréhensibles: pas d’écran avant de dormir, pas pendant les repas, des temps de déconnexion partagés. Cela suppose aussi de s’interroger sur ses propres usages : les enfants apprennent beaucoup par l’exemple. Je pense que nous aussi, en tant qu’adultes, nous ne sommes pas toujours exemplaires ce qui rend difficile la compréhension des règles chez l’enfant.

Aux enfants et aux adolescents, je veux dire : parlez à vos parents. N’ayez jamais honte de raconter ce que vous avez vu ou vécu en ligne. Si quelque chose vous a choqué, inquiété, ou si vous voyez qu’un camarade est pris pour cible, il est essentiel de ne pas le laisser seul.

Je suis convaincue que le numérique doit devenir un sujet de discussion à part entière dans la vie quotidienne des familles. On n’en parle pas encore assez, alors qu’il fait partie de nos vies et de la vie des enfants et des adolescents. Le risque zéro n’existe pas, comme dans le monde physique. Mais notre devoir collectif est de le réduire au maximum pour que nos enfants et adolescents en tirent tous les bénéfices.

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Auteur

Salem Trabelsi

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