la Méditerranée sous le poids de la pêche illégale : Quand les chalutiers font la loi !
« Ce qui est commun au plus grand nombre fait l’objet des soins les moins attentifs. L’homme prend le plus grand soin de ce qui lui est propre, il a tendance à négliger ce qui est en commun». Cette citation empruntée à Aristote traduit, parfaitement, ce qu’on pense, aujourd’hui, de notre Méditerranée et la manière subjective d’agir, délibérément, face aux défis écosystémiques qui la menacent.
Bien qu’elle abrite environ 500 millions d’habitants, répartis sur 24 pays d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient, l’enjeu de sa durabilité n’a jamais été une responsabilité partagée. La surpêche s’ajoute, alors, à la pollution marine et aux déchets plastiques pour mettre nos modes de gestion et de consommation à l’épreuve.
La Presse — Sur les deux rives, du Nord au Sud, l’impact humain n’est plus à démontrer et la pression démographique pèse lourd sur un écosystème marin déjà fragilisé et un stock de ressources quasi épuisé. Et celui qui vit de la mer se nourrit de ses fruits, soit de 20 à 48 kg de poissons, annuellement, par habitant. Une telle consommation excessive n’a fait, par ricochet, qu’intensifier la pêche illicite, qualifiée de deuxième menace après le changement climatique. « La surpêche est telle qu’il pourrait bientôt ne plus y avoir de poissons à pêcher et consommer. Chiffres à l’appui, environ 73% des stocks recensés en Méditerranée sont surexploités », d’après le Fonds mondial pour la nature (WWF).
Le golfe de Gabès en détresse
En effet, la FAO, Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, avait ainsi déclaré la Méditerranée « la mer la plus surexploitée de la planète », où plus de 80 % des espèces de poissons étaient surpêchées, soit au-delà de ce qui est viable. En termes de fonds engloutis dans l’informel, cette activité non contrôlée avait affecté le rythme de l’économie bleue organisée, avec un manque à gagner jugé très élevé. « Evaluée à environ 20% des captures mondiales, soit entre 11 et 26 millions de tonnes, la pêche illégale ou pêche INN (Illicite, Non Déclarée et Non réglementée) représente une perte de 10 à 23 milliards d’euros chaque année au niveau mondial », estime le WWF.
De même, sur nos côtés, longues de 1300 km, la situation ne fait guère l’exception. Les braconniers de la mer courent toujours, sans se soucier des dégâts écologiques qu’ils ont brutalement causés. « Victime de trafic de pêche, le golfe de Gabès, qui s’étend de Chebba, gouvernorat de Mahdia, jusqu’aux frontières tuniso-libyennes, voit ses stocks de poissons s’effondrer et se vider à une vitesse grand V, passant de 270 espèces marines dans les années 1960 à moins de 70 aujourd’hui », alerte La Saison bleue, une composante de la société civile nationale née en 2018 pour se consacre à la valorisation du littoral tunisien, ainsi qu’au soutien aux initiatives des collectivités littorales.
Et pourtant, les chalutiers, si réfractaires, font toujours la loi, menaçant la durabilité des ressources halieutiques dans la région. Faute de protection, le Golfe de Gabès, qualifié de « point chaud de pollution en Méditerranée », semble avoir perdu ses atouts écologiques exceptionnels. Il était, autrefois, la pépinière de la Méditerranée, puisque 28% des poissons s’y reproduisent.
Au grand dam des pêcheurs traditionnels !
Après la révolution et jusqu’à nos jours, le Golfe de Gabès est en train de subir une pression sauvage. Son écosystème si dégradé est doublé d’une pêche au chalut jugée abusive. Alors que la loi la régissant est perçue, ainsi, comme un pétard mouillé car, ménageant la chèvre et le chou. D’autant plus que les réglementations et les interdictions régularisant aussi bien les méthodes de pêche que les saisons d’ouverture et de fermeture sont marginalisées. Encore plus grave, les profondeurs permises pour le chalutage, à partir de 50 mètres, ne sont plus respectées.
Au point que le ministère français chargé du dossier a considéré que la pêche illicite n’est pas un phénomène marginal, mais plutôt « une industrie parallèle, mondialisée, parfois organisée avec la complicité d’Etats qui choisissent de fermer les yeux ». Cela dit, selon la FAO, la pêche non déclarée et non réglementée tire profit des administrations corrompues et exploite les régimes de gestion faibles. C’est grave ! Mais ce manège de tous les jours ne date pas d’hier. Au grand dam des pêcheurs traditionnels !
En 2018, le Réseau tunisien de la pêche traditionnelle durable, un collectif associatif, avait, alors, vivement dénoncé les décisions prises par l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap), portant, à l’époque, sur le gel de certaines dispositions de la loi réglementant le secteur, dont celles relatives à la protection du golfe de Gabès et l’organisation de l’activité des chalutiers. Toutefois, ces derniers n’en faisaient qu’à leur tête, privant environ 40 mille familles de la région de leurs moyens de subsistance. « Aussi cette pêche au chalut illicite risque-t-elle de peser sur les richesses halieutiques et détruire les écosystèmes de la région.. », grognent les petits pêcheurs traditionnels. Ils sont toujours sur le qui-vive.
Contre la loi
Un fervent écologiste, Abdelmajid Dabbar, président de l’Ong « Tunisie écologie » avait, maintes fois, tiré la sonnette d’alarme, interpellant les autorités locales et régionales sur un problème persistant : « Les pécheurs utilisant des méthodes artisanales et traditionnelles font face à d’énormes difficultés vitales, car leurs filets déposés la veille sont détruits et éventrés par les chaluts, se trouvant le lendemain à zéro sans matériel pour gagner leur vie ». Et de poursuivre que ce chalutage concerne aussi les prairies de posidonie sauvagement arrachées sans pitié ni considération, rendant les fonds de la mer un désert sans vie. « Ce qui reste de notre stock de poissons est, aujourd’hui, en grand danger, dans un silence assourdissant des autorités concernées ». Pis, trois-quarts des captures sont des espèces non visées, soit une bonne partie de potentiel halieutique est déclarée perdue.
Ceci étant, la mer tunisienne est à la peine. Non moins grave que la pêche au chalut, l’usage illicite du Kiss, au large de Gabes, est d’autant plus inquiétant qu’il fait du bruit dans la sphère de la pêche artisanale. « C’est que les filets dits « Kiss » ont les mailles très étroites ne laissant pas les petits poissons sortir et une fois ramassés, ces fretins sont jetés parce qu’ils n’ont pas de valeur commerciale », explique M. Dabbar, arguant que 75% de ces poissons mesurent de 1 cm, voire quelques millimètres. Non désirées, ces espèces, regrette-t-il, ont fini par être rejetés, mortes, en mer ou se retrouver sur les côtes. Bien que ce chalutage par Kiss soit interdit par la loi tunisienne de janvier 1994, de nombreux marins continuent de s’y adonner, dans l’impunité. Et bien qu’il ne soit autorisé seulement qu’à des profondeurs de plus de 50 mètres, ces chalutiers clandestins continuent à racler les fonds marins jusqu’à 3 et 4 mètres.
Face à leur invasion des côtes de Kerkennah, archipel tunisien de la mer Méditerranée, les pêcheurs traditionnels de l’île avaient, pas mal de fois, menacé de quitter la Tunisie pour migrer vers l’Italie. Quitte à perdre leurs moyens de subsistance : Leurs installations traditionnelles et les pièges de poulpes sont complètement ruinés. A Sfax, à Skhira et à Kerkennan, ces bandits de la mer font des ravages, au vu et au du de tous.
Entre-temps, cette passivité des autorités avait laissé émerger, il y a une dizaine d’années, d’autres pratiques illicites, à savoir la pêche de la Dorra. « Interdite en Italie depuis 1990, cette nouvelle technique semble plus dangereuse, utilisant des filets de 3 à 4 km2, ce qui représente un risque majeur de réduction des stocks d’espèces visés ou non, et par conséquent la destruction de l’écosystème marin », évoque La Saison Bleue.
Le golfe de Guinée aussi
Somme toute, la pêche illégale ne menace pas que la Tunisie et d’autres pays voisins, elle frappe de plein fouet le Golfe de Guinée, où la surexploitation des ressources épuise davantage les gisements de poissons et compromet l’avenir de la sécurité alimentaire. Lors de la conférence internationale, tenue le 9 juillet dernier, à Yaoundé, au Cameroun, sur « l’économie bleue durable dans le Golfe de Guinée », Rym Benzina, présidente de La Saison Bleue, est revenue sur une réalité qui dérange : « La pêche illégale prive nos communautés locales de leurs moyens de subsistance et déstabilise nos économies. A noter que la pêche dite INN conduit à la perte de 300 000 emplois de pêches artisanales et fait perdre à l’Afrique de l’ouest 10 milliards de dollars par an ». Soit un argent fou que l’on aurait dû investir dans d’autres secteurs du développement.
Tout compte fait, Dabbar a terminé sur une note négative : « La Tunisie, qui était exportatrice de poissons et produits de la mer, est devenue, aujourd’hui, importatrice et consommatrice des poissons d’élevages, d’importation et de congélation.. ». Un manque à gagner, pour ainsi dire. L’homme sait de quoi il parle. Sans pour autant oublier de formuler certaines recommandations, en guise de solutions. « Développer un système de traçabilité du poisson qui reprend le bateau, l’armateur, la zone de pêche, l’acheteur grossiste.. Ce label n’est délivré qu’aux professionnels de la pêche durable, ceux qui paient les taxes, impôts et assurances.. ».



