Les réserves en devises constituent un indicateur clé de l’économie du pays. En Tunisie, malgré un niveau actuel estimé à 24,5 milliards de dinars, soit l’équivalent de 103 jours d’importation, les inquiétudes persistent. C’est dans ce contexte que la Banque centrale de Tunisie a publié sa circulaire n°4 pour 2026, traduisant une volonté claire d’anticiper les risques pesant sur les équilibres extérieurs. Hafedh Zribi, expert-comptable et membre de l’association Atgf (Association Tunisienne pour la Gouvernance Fiscale), nous donne plus de détails.
La Presse — Les signaux d’alerte se multiplient pour l’économie tunisienne. Hausse des prix du pétrole, ralentissement économique en Europe, incertitudes sur les flux touristiques et les transferts des Tunisiens à l’étranger. Dans ce cadre, Hafedh Zribi, expert-comptable et membre de l’association l’Association Tunisienne pour la Gouvernance Fiscale (Atgf), a déclaré que la circulaire n°4 de la Banque centrale de Tunisie pour l’année 2026 est intervenue dans un contexte international marqué par la guerre en Iran.
Bien que les derniers chiffres publiés par la BCT fassent état d’une consolidation des avoirs en devises, atteignent 24,5 milliards de dinars, soit l’équivalent de 103 jours d’importation, les perspectives restent préoccupantes pour plusieurs raisons. Il s’agit des dépenses en devises, une hausse est à prévoir. En effet, le cours international du baril de pétrole a dépassé le seuil des 100 dollars, alors que la loi de finances l’avait estimé à 63 dollars, soit une augmentation de plus de 50 %.
Le risque de baisse est toujours là !
Du côté des recettes en devises, Hafedh a estimé que plusieurs facteurs laissent entrevoir un risque de baisse. Le secteur du tourisme pourrait être affecté par le contexte géopolitique, ce qui impacterait directement les entrées en devises. De même, les transferts des Tunisiens résidents à l’étranger pourraient diminuer, en raison des tensions économiques dans leurs pays d’accueil, notamment dans les pays du Golfe et en Europe.
Par ailleurs, les exportations tunisiennes risquent également de fléchir, l’Europe, principal marché du pays étant déjà affectée par le ralentissement économique lié au conflit. Face à ces éléments, la BCT semble avoir opté pour une approche préventive afin de préserver le niveau des réserves en devises. Avant d’analyser cette décision, un diagnostic s’impose, a mentionné Zribi.
Premier constat : ces dernières années, la Tunisie a réussi à honorer ses engagements extérieurs et à réduire son endettement grâce à des mesures limitant les sorties de devises. Ces efforts ont été soutenus par l’amélioration des recettes, notamment celles issues du tourisme et des transferts des TRE. Deuxième constat : les exportations tunisiennes n’ont pas connu une croissance significative tirée par l’investissement. Elles restent concentrées, en grande partie, sur les produits agricoles, ce qui les rend vulnérables aux aléas climatiques.
Troisième constat : le faible niveau des investissements directs étrangers (IDE). La Tunisie a perdu en attractivité, ce qui s’est traduit par une baisse des entrées de capitaux en devises.
Quatrième constat : le déficit commercial continue de se creuser, en raison d’un recours croissant aux importations de biens de consommation au détriment des biens d’équipement et de production.
Quelles mesures adopter dans ce contexte ?
Ces constats montrent que, malgré une certaine maîtrise de l’endettement extérieur, l’économie tunisienne n’a pas réussi à enclencher une dynamique de croissance fondée sur l’investissement. Cette situation a contribué à l’aggravation du déficit commercial et à la fragilité des entrées en devises, fortement dépendantes de facteurs externes, qu’ils soient climatiques ou géopolitiques.
Dans ce contexte, le niveau actuel des réserves équivalent à 103 jours d’importation demeure vulnérable et difficilement soutenable à moyen terme, ce qui explique les mesures prises par la BCT.
A travers ces dispositions préventives, la Banque centrale cherche à éviter une détérioration des réserves en devises, dont les conséquences seraient lourdes : restriction des importations aux produits de première nécessité, ralentissement de la croissance économique, expansion du marché informel et hausse de l’inflation. A terme, cela pourrait également fragiliser le dinar et conduire à une éventuelle dévaluation, notamment sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, auxquels l’Etat tunisien pourrait être amené à recourir.
La question centrale demeure toutefois : quelles mesures adopter dans ce contexte ? Par ailleurs, Hafedh Zribi a ajouté que plusieurs analystes critiquent la circulaire de la BCT, estimant que, si elle peut contribuer à préserver les réserves en devises, elle risque d’avoir un impact négatif sur l’activité économique.
En effet, ces mesures pénaliseraient surtout les entreprises qui disposent de faibles capacités de trésorerie et dépendantes du financement bancaire, tout en favorisant les grandes structures financièrement solides.
La Tunisie doit repenser son approche en mettant en place un cadre réglementaire incitatif à l’investissement, tant local qu’étranger, et en développant des mécanismes favorisant les exportations, notamment aux niveaux logistique, douanier et bancaire. Sans nécessairement réinventer le modèle, il serait pertinent de s’inspirer des politiques adoptées dans les années 1990, notamment après la mise en place du Code des incitations aux investissements, qui avait permis d’attirer les capitaux et de dynamiser l’économie.
Bien que ce cadre soit aujourd’hui dépassé, ses principes pourraient être adaptés aux contraintes actuelles. Dans ce domaine, des pays comme le Maroc et l’Egypte ont su prendre de l’avance, renforçant leur attractivité pour les investisseurs. La Tunisie dispose pourtant d’atouts considérables : une position géographique stratégique, une main-d’œuvre qualifiée et un cadre de vie attractif. Le défi réside désormais dans la capacité à transformer ces atouts en leviers de croissance, à travers des réformes cohérentes et une vision économique renouvelée, a conclu Zribi.



