« Sympho’rock experience de l’Orchestre et Chœur El Manar » : Repenser le concert orchestral
Le Centre culturel et sportif de la jeunesse d’El Menzah 6 a accueilli, lors de la soirée du 18 avril, le «voyage musical Sympho’rock experience». Ce concert organisé par l’Orchestre et Chœur El Manar a misé sur un programme innovant et éclectique. Il est porté par une jeune génération qui aspire à se faire une voie en imprimant une empreinte musicale personnalisée.
La Presse —L’Orchestre et Chœur El Manar, fondé et dirigé par la cheffe d’orchestre Salma Messaoudi, a déjà donné des concerts très réussis en collaboration avec des artistes lyriques de renom dont Hassen Doss et Amina Baklouti. Leurs prestations récentes au Théâtre municipal de Tunis ou encore au Théâtre de l’Opéra ont inclus essentiellement des airs connus de musique classique tout en s’ouvrant à d’autres répertoires. La «Sympho’rock experience», présentée le 18 avril, a fait monter la barre encore plus haut, tant au niveau de l’exigence artistique que par rapport au caractère inclusif de ce concert orchestral.
La soirée a été entamée en douceur avec l’Orchestre junior dirigé par Salma Messaoudi, avant d’être rejoints par des musiciens plus expérimentés. Trois jeunes chefs d’orchestre, qui sont parmi ses disciples, ont pris la relève tour à tour. Les maestros Aziz Ben Abdallah, Taieb Ben Moussa et Youssef Ben Othman ont fait eux-mêmes les arrangements afin que le programme soit diversifié, résolument moderne et ouvert à un public élargi.
Le premier morceau joué a été «Conquest of paradise» de Vangelis, magnifié par les voix des choristes. Nous avons accueilli par la suite la soprano Amina Baklouti, puis des talents en herbe de l’Orchestre symphonique El Manar pour quatre extraits d’opéras intemporels composés par Mozart : «Tutti nel cor vi sento» de l’Opéra Idomeneo, «Non più andrai» des «Nozze di Figaro», «La Reine de la Nuit» de «La flute enchantée» et «Una donna a quindici anni» de l’opéra «Così fan tutte».
Ce début solennel, presque «posé», a été fortement applaudi. La prestation d’Amina Baklouti, majestueuse dans une robe de princesse noire, a particulièrement captivé le public par l’intensité de sa voix et sa présence scénique. Ces airs d’opéras exigent en effet, en plus du talent vocal, une théâtralité par la gestuelle et les mimiques pour transmettre toute la puissance et l’émotion que porte le morceau. Les jeunes chanteurs ont agréablement surpris les spectateurs en relevant avec brio le défi de chansons complexes sur le plan technique.
Après cette première partie «classique», place à la chanson orientale pour une ambiance collective qui implique l’audience davantage. Le fameux tube «Konna Netlaaa» de Fairouz, composé par les frères Rahbani, a été interprété par Amina Baklouti.
Le public qui connaît bien ce morceau l’a accompagnée au chant. D’autres titres arabes bien célèbres ont suivi, dont «Belladhi Askara», un mouachah andalou rendu célèbre à travers la voix de Fairouz ou encore de Sabah Fakhri. L’ambiance andalouse s’est prolongée avec «Mahla Layali Chbilia», une chanson tunisienne indémodable et rythmée que le public, tous âges confondus, a appréciée et fredonnée.
Le passage vers la partie occidentale plus moderne de la soirée s’est fait à travers une chanson bilingue. Le fameux «Adagio» de Tomaso Albinoni a été chanté en duo, dans une version qui combine des paroles en arabe et en anglais. Cette mélodie très expressive, voire mélancolique, a instauré une atmosphère fortement émotive. De ce moment intense, le répertoire a basculé avec une montée en énergie pour la partie pop et rock.
Une nouvelle dynamique dans le paysage musical
Au programme figurent «Nothing Else Matters” de Metallica, “Beggin’’ de Madcon, “Zombie” de The Cranberries, «Unchain My Heart» de Ray Charles dans sa version rock et bien d’autres titres avec un arrangement pour orchestre. Ce dialogue entre les esthétiques musicales, avec les capacités vocales remarquables des chanteurs et l’accompagnement solide d’une cinquantaine de musiciens et choristes, a été fortement salué par l’audience.
Le répertoire a également inclus des titres moins entraînants comme «Con te partiro», «Imagine», et «Let It be». Parmi les moments forts du concert figure «Ameno» du groupe Era. Cette pièce de musique qui allie sons électroniques et d’influences médiévales a été brillamment jouée par les musiciens, avec les voix des choristes qui ont sublimé l’ambiance mystique et hypnotique du titre.
Amina Baklouti a livré une version opérale du tube «Skyfall» d’Adele, avec une puissance vocale et une énergie qui ne laissent pas indifférents. La soirée a été clôturée avec «Viva la Vida» de Coldplay, toujours en version orchestrale mais dans un rythme qui ne laisse pas indifférent. Le public s’est levé pour accompagner les artistes au chant et en dansant, dans une atmosphère festive jusqu’aux dernières notes.
Dans cette «Sympho’rock experience», chanteurs, orchestre et chœur ont aisément navigué entre les styles musicaux dans un programme innovant et marquant par son originalité. Les arrangements orchestraux ont bien préservé l’essence des morceaux, tout en leur donnant une nouvelle dimension pour un rendu final très dynamique et plus accessible. Le contraste entre musique classique et tubes modernes a été accueilli avec ferveur par le public, chacun ayant trouvé un aspect qui résonne avec ses goûts. Le concert a ainsi réussi un double pari : rapprocher les styles musicaux, mais aussi les générations.
Une démarche de transmission
Pour ce dialogue entre les esthétiques musicales, la cheffe d’orchestre Salma Messaoudi a misé, comme d’habitude, sur de jeunes talents. L’Orchestre et le chœur El Manar accordent en effet une grande importance au volet didactique, dans l’apprentissage permanent au conservatoire qui lui est rattaché comme lors des concerts.
La soprano Amina Baklouti se charge de la direction du chœur, en plus de ses prestations vocales. Cette soirée a réuni sur scène d’autres professeurs et leurs disciples. Nous avons également vu Salma Messaoudi céder sa baguette à un jeune maestro pour se mettre au violon parmi les musiciens.
En mettant en lumière un travail pédagogique vivant, ce spectacle permet aux apprenants de se familiariser aux conditions réelles de scène et de consolider leur savoir-faire par ce contact direct avec le public qui a apprécié leur passage. Au-delà de la relation académique, l’intensité de l’humain est fortement visible, notamment avec l’ambiance que les jeunes chefs ont installée ensemble au dernier morceau, dans un bel élan de complicité.
À la fin de la soirée, la cheffe d’orchestre a annoncé la création récente de l’association culturelle El Manar qui se consacre, entre autres, à l’apprentissage musical et élargira ses activités pour atteindre les jeunes dans des régions défavorisées. Un prochain grand concert avec le ténor Hatem Nasri est en cours de préparation. Nous y reviendrons.



