Foire internationale du livre de Tunis 2026 – Lauréat du « Booker Prize » 2026 à La Presse : « Je vois la vie à travers le prisme de la violence »

L’écrivain algérien Said Khatibi vient de recevoir le prestigieux prix littéraire de la fiction arabe « Booker Prize », décerné ce mois d’avril 2026. Son roman « Oughalibou majra annahr » (Je lutte contre le courant du fleuve) part du récit d’un crime pour explorer la mémoire collective algérienne. Nous l’avons rencontré à la Foire internationale du livre de Tunis. Entretien.
La Presse — Est-ce que c’est votre première visite à la Foire internationale du livre de Tunis ?
Oui. C’est une ambiance familiale et conviviale. Il y a beaucoup de visiteurs, des gens qui lisent et je suis très heureux d’être ici.
Le roman s’ouvre sur un crime, puis on découvre peu à peu qu’il traite de thèmes plus profonds qu’une énigme policière. Le crime était-il un prétexte pour aborder d’autres axes plus complexes ?
Il y avait effectivement un crime, mais ce n’était pas contre un individu. C’est un crime contre l’Histoire, contre un pays. Il n’y a pas que le cadavre qu’on a découvert et par lequel commence le roman. Nous sommes dans une époque où la violence est partout : un monde violent, une Histoire violente. Je viens moi-même d’une époque difficile, de la décennie noire. La question que j’ai posée avant de commencer ce roman, ce que je voulais comprendre, ce n’est pas ce qui s’est passé lors de la décennie noire mais surtout pourquoi on en est arrivé là.
C’est un thème récurrent dans vos livres. Est-ce que vous sentez que c’est la responsabilité de l’écrivain de revenir sur des périodes marquantes de l’Histoire ?
J’ai moi-même survécu à la décennie noire. J’ai failli mourir à deux reprises. Je pense que c’est le sujet que je maîtrise le mieux. Je vois la vie à travers le prisme de la violence. J’aurais bien aimé être comme d’autres écrivains, mais je ne sais pas écrire sur l’amour, je ne sais pas écrire sur les relations intimes. Je sais décortiquer le thème de la violence, comprendre et expliquer sa machine dans la vie humaine. La question n’est pas de témoigner, mais d’expliquer ce qu’est la violence et d’où elle vient.
Il y a une forte dimension symbolique dans votre roman. La protagoniste est ophtalmologue. Son mari est médecin légiste. Quel impact ces éléments ont-ils sur le récit ?
C’est principalement l’idée de l’aveuglement. Voler les cornées des morts pour donner la vue aux vivants fait référence à ce qui nous a manqué en Algérie au début des années 90. On n’a pas vu les choses arriver. On était touchés par l’aveuglement. Ce n’est pas juste une question politique, mais un aveuglement des esprits.
Il y a un travail sur le style dans le roman. Comment conciliez-vous le suspense et la tension narrative avec des passages de descriptions poétiques et des introspections ?
Je pars toujours d’un livre fondateur, pour moi, dans la littérature arabe et mondiale qui est Les Mille et Une Nuits. Pour moi, c’est un récit policier. Dès le départ, on découvre le roi qui se marie chaque jour avec une femme et la tue le lendemain. On est donc face à un serial killer. Le roman le plus important de Naguib Mahfouz est Le Voleur et les chiens. Il y a aussi Youssef Idriss, Taoufik Hakim.. Nous avons une grande tradition de littérature de crime dans la littérature arabe. Il y a eu ensuite une rupture. Moi, je m’inscris dans la tradition de la littérature arabe. Je m’inspire des classiques. Je pense que la littérature arabe est la fondatrice des romans policiers avant qu’ils ne s’exportent à l’Occident pour qu’on les réimporte par la suite.
Dans le roman, il est également question de condition féminine et on a l’impression que vous prenez le parti des femmes. Est-ce l’un des objectifs principaux de votre roman ?
Mes collègues écrivains ont parfois honte de nommer les choses telles qu’elles sont. Je suis moi-même féministe, ce qui peut paraître paradoxal. J’ai beaucoup appris des femmes, elles m’ont beaucoup aidé dans la vie et je suis reconnaissant envers elles. C’est pour cette raison qu’il y a toujours des femmes dans mes romans, fortes, instruites, qui se changent et qui peuvent changer la vie. Je suis donc toujours du côté de la femme, même si elle se trompe.
Vous avez reçu de nombreux prix littéraires avant le Booker Prize. Qu’est-ce que ce nouveau prix apporte à votre carrière d’écrivain ?
Les gens sont heureux en Algérie, comme si on avait gagné la coupe d’Afrique. Mais je suis désormais sous la loupe. Le public me suivra et il faut que je continue dans le même schéma, que j’écrive d’autres beaux romans, sinon ils croiraient que j’ai eu le prix par hasard. Il faut que je confirme que je l’ai mérité et ça rajoute plus de responsabilité.
Votre roman est largement diffusé au-delà des frontières algériennes. Comment vivez-vous le fait de parler de l’Algérie à des lecteurs qui connaissent peu son passé, notamment en abordant ses aspects les plus sombres ?
Un écrivain est porte-parole malgré lui. Je n’aime pas jouer ce rôle. Je ne parle que de moi-même. Les gens croient aujourd’hui aux écrivains qui voient le futur plus qu’ils ne croient aux politiciens qui ne voient que le présent. Quand j’assiste à des conférences à l’étranger on me pose des questions sur l’Algérie. C’est une autre responsabilité d’être le porte-parole de la mémoire de mon pays, de son futur, et je pense que l’Algérie va mieux quand les écrivains vont mieux.




