L’or des ombres
Au Caire, lors de la compétition africaine, nos jeunes lutteuses ont accompli bien plus qu’une moisson de métal: elles ont dessiné une géographie de la persévérance. Cinq médailles, dont quatre d’or, arrachées par une escouade de six athlètes seulement. Un ratio d’une insolence absolue, une efficacité chirurgicale qui laisse les nations rivales à la traîne.
Les quatre jeunes filles qui ont arraché de l’or sont les nouvelles cariatides d’une Tunisie qui gagne, celle qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Dans la moiteur du tapis, loin des caméras et des contrats publicitaires mirobolants, ces jeunes femmes ont érigé le courage en système. À -53 ou -59 kg, peu importe le poids de l’adversaire, c’est le poids de l’histoire qu’elles ont soulevé. Arriver deuxième au classement général par équipes avec une délégation aussi réduite relève de l’alchimie pure : transformer la rareté des moyens en une hégémonie de la volonté.
Pourtant, derrière l’éclat des podiums et les communiqués laconiques du ministère, se cache une vérité plus âpre. Cette «dynamique positive» vantée avec une satisfaction d’usage est l’arbre qui cache une forêt de négligences. La lutte et la boxe, comme tant d’autres disciplines dites «mineures», n’existent souvent dans le regard des décideurs que le temps d’un flash de photographe. Ces athlètes sont les orfèvres d’une réussite solitaire, des artisans du muscle qui s’entraînent dans l’ombre d’un football omnivore, lequel dévore les budgets avec une appétence inversement proportionnelle à ses résultats internationaux. Un football qui n’offre même pas de spectacle tellement notre championnat est d’un ennui mortel.
Il est temps, impérieusement temps, de réparer cette injustice structurelle. Rendons-nous compte que pendant que l’on panse à grands frais les plaies de nos sports collectifs en crise, ce sont ces «petits» sports individuels qui, avec une économie de moyens qui confine à l’ascétisme, ramènent le prestige à la patrie. Veiller sur ces talents n’est plus une option, c’est un devoir de reconnaissance. Si l’or de nos lionnes brille si fort, c’est aussi parce qu’il a été forgé dans le feu d’un dénuement injuste. Cessons de célébrer ces miracles comme s’ils étaient naturels !

