Mes Humeurs : L’Histoire contre la récupération
La Presse —Une polémique a surgi la semaine dernière en France autour d’un montage radiophonique « manipulé » par un journaliste de la chaine France Culture (Radio France).
Pour évoquer les répercussions du conflit palestinien-sioniste en France avec la question de l’antisémitisme, le journaliste Guillaume Erner diffuse un montage, apparemment « trouvé sur les réseaux sociaux », qui associe des propos de Jean-Luc Mélenchon et de Jean-Marie Le Pen, cherchant à démontrer que La France insoumise et le Rassemblement national partagent un même terreau antisémite.
Sur la page de l’émission, France Culture publie une note d’excuse aux auditeurs, précisant que l’extrait qui n’a pas été source provient de « le média Léon», un site engagé prosioniste, soutenu «moralement et matériellement» par le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif); (Libération).
Le parti de Mélenchon, qui n’a pas reçu d’excuses, a annoncé avoir saisi l’Autorité de régulation de l’audiovisuel. La polémique pouvait s’arrêter aux frontières de l’Hexagone. Mais ce qui motive l’Humeur, c’est ce qui suit.
Tout récemment, à l’occasion de la panthéonisation de l’historien résistant Marc Bloch le 23 juin (le premier professeur d’histoire universitaire à entrer au Panthéon), le même journaliste Guillaume Erner a invité, à sa matinale, l’historien Patrick Boucheron pour participer à l’émission et témoigner sur la valeur et la vision de Marc Bloch sur l’histoire.
Boucheron a donné des éclaircissements fort édifiants sur la démarche de l’historien, répondant clairement aux questions, et, contre toute attente, il fut appelé avec insistance à se prononcer sur le rôle de la religion de Marc Bloch dans la résistance, il a refusé de répondre à la question, estimant (par son silence) qu’elle est «hors sujet», mettant fin à la discussion par un « je vous laisse parler seul ».
Guillaume Erner n’en est pas à son coup d’essai : pendant l’émission il a lourdement insisté pour lier l’histoire de l’antisémitisme à l’actualité de l’occupation de la Palestine ; tout porte à croire qu’il fait partie d’un «lobby médiatique» qui veut mettre l’accent sur les origines juives de Marc Bloch, afin d’inscrire son destin dans les débats contemporains autour de l’État sioniste et du conflit de la région.
Cette attitude procède franchement d’une manœuvre calculée pour ne pas dire d’une stratégie : elle sélectionne une partie de la vérité pour servir un récit politique. Ce procédé a été ouvertement rejeté et recadré en direct par les historiens Patrick Boucheron et Alya Aglan, invités dans le studio.
A ce stade, on ne peut pas parler de bévue ou de dérapage, mais d’une personne qui exploite son poste pour faire passer un message politique et agit sciemment en faveur d’une cause donnée, celle de manipuler l’Histoire.
Depuis son passage dans l’émission sur France Culture, le 23 juin, Patrick Boucheron, l’historien médiéviste respecté, professeur au collège de France, spécialiste du Moyen Âge et de l’Histoire urbaine, président du Conseil scientifique de l’Ecole française de Rome de 2015 à 2020, adulé par tous ses pairs pour son intégrité, est la cible d’une campagne de dénigrement dans les médias sionistes et sur les réseaux sociaux. Sa faute : avoir refusé de faire le lien entre l’antisémitisme de la Seconde Guerre mondiale et la politique des sionistes pour occuper la Palestine.
Quant à Guillaume Erner, le «bidouilleur» de service, qui a reconnu encore une fois sa faute, il a écopé d’une sanction disciplinaire (dont la nature n’a curieusement pas été dévoilée), et a été maintenu à l’antenne des Matins de France Culture pour la rentrée.



