Chroniques de la Byrsa
La culture du moindre effort et ses méfaits
«Dans son emballage» (fî qortâçou). Telle est l’expression couramment usitée pour parler de l’état neuf ou présenté comme tel d’un article marchand. On le dit généralement pour rassurer sur la qualité et la pérennité d’un tel produit mais, également, parfois, pour vendre à ceux qui veulent bien le croire un article de qualité discutable ou bien ayant déjà servi. L’emballage sert ainsi soit d’une protection pour préserver l’objet des contaminations extérieures et des accidents de la manipulation ou, plus sournoisement, pour masquer une ou des tares. Dans tous les cas, il est appelé à être ôté à un moment ou à un autre.
Il arrive cependant qu’un objet livré dans son emballage conserve longtemps cette «parure» de circonstance. Pour en maintenir la fraîcheur. C’est ce qu’il nous arrive de constater dans certaines voitures de tourisme dont les sièges restent revêtus de leur housse longtemps après être entrées en service. J’en ai vu dans cet état plus d’un an après. Mais, après tout, charbonnier est maître chez soi, comme le veut l’adage royal. Que ce soit pour éviter des taches mal venues ou pour «faire neuf», chacun est libre de ses motivations.
Par contre, il ne m’était jamais arrivé de voir un moyen de transport public encore «dans son emballage». C’est désormais chose faite. En empruntant, l’autre jour, le bus desservant la banlieue nord avec la capitale, j’ai été surpris de constater que les sièges étaient encore emballés dans des housses en plastique. «Fî qortâçou ?» ai-je lancé, à la fois surpris et taquin, à l’adresse du receveur qui m’a rétorqué : «C’est le dernier arrivage qui nous a été livré ces derniers jours!». Voilà donc la clé du mystère.
Des lambeaux que le vent ne manquera pas d’emporter jusqu’à la mer voisine
Des Chinois, consciencieux et méthodiques, emballent de plastique transparent l’équipement intérieur du véhicule avant de livrer le bus à des récipiendaires tunisiens qui, eux, le mettent en circulation sans l’avoir débarrassé de ces «enveloppes» destinées à le préserver d’éventuelles souillures durant son transport vers sa destination… Mais à quoi sert-il de se fatiguer par ces temps de chaleur torride alors que la clientèle, par nature tentée par le vandalisme, s’en prendra à cœur joie à ces revêtements. Et, au vu de ces housses en lambeaux, leur prévision n’était pas infondée.
Passe encore pour les bus. Mais que dire de ces lampadaires récemment implantés sur les trottoirs refaits à neuf par les soins de la municipalité de Carthage ? Eux aussi ont été installés tout habillés de housses en plastique ! Les ronds de cuir de la mairie auront-ils tenu le même raisonnement que leurs collègues de la Société des transport de Tunis ? En tout cas, les gamins se rendant à la plage ou en en revenant s’amusent à tirer cette «peau» molle et douce pour la réduire en charpies, des lambeaux que le vent ne manquera pas d’emporter jusqu’à la mer voisine où des tortues ou d’autres espèces pourraient les prendre pour des méduses avant de les ingérer et d’en mourir…
La culture du moindre effort pourrait nous conduire à bien des malheurs.



