Mes Humeurs – Djerba, comme un air d’Odyssée
La Presse — Ulysse est de retour sur grand écran. Pourquoi ne pas l’inviter jusqu’à Djerba ? Les raisons, à vrai dire, ne manquent pas.
Et si Ulysse, après dix années de guerre et autant d’années d’errance, avait décidé de ne plus rentrer chez lui ? Et s’il avait préféré les palmiers de Djerba aux rochers d’Ithaque, les plages de l’île tunisienne aux rivages escarpés de la mer Ionienne ? Après tout, qui pourrait reprocher au héros d’Homère d’avoir hésité ?
Ulysse, après Troie, aurait eu besoin de repos, Djerba aurait pu lui convenir ; Calypso, elle, n’aurait probablement pas eu à faire beaucoup d’efforts.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi le héros aurait pu hésiter entre l’amour d’une déesse immortelle et la fidélité à Pénélope. A Ithaque, les épreuves du retour l’attendaient, les prétendants, la vengeance et les responsabilités. À Djerba, il aurait trouvé le soleil, la mer et cette douceur de vivre évoquée des siècles plus tard par Gustave Flaubert « l’air est si doux qu’il empêche de mourir ».C’est sans doute la raison pour laquelle les manifestations festives d’envergure y ont trouvé naturellement leur place, Les arts plastiques y ont pignon sur rue, et la poésie y a élu domicile, le temps d’une réunion de gens de lettres ; cette poésie dont Georges Perros( l’un de mes poètes préférés) disait qu’elle est « ce temps durant lequel un homme oublie de mourir ».
A Djerba, Ulysse aurait peut-être même rencontré les sirènes.
Non pas celles qui, dans l’Odyssée, attirent les marins vers leur perte par leurs chants ensorceleurs ; à Djerba, elles auraient été plus inoffensives : une mélodie venue d’une terrasse au coucher du soleil, le bruit des vagues sur le rivage ou encore des bruissements dans une ruelle de Houmt Souk ou de Midoun. Et si Ulysse serait resté, il aurait appris qu’elle possède un talent rare : celui de faire du temps non pas un adversaire, mais un compagnon.
Peut-être aurait-il même baptisé sa barque «Télémaque», comme ces embarcations qui portent encore aujourd’hui, ici ou ailleurs en Méditerranée, les noms des personnages de l’épopée. Il aurait échoué sur quelque plage tranquille et, au lieu de demander : «Où suis-je ?», il aurait simplement demandé : «Pourquoi repartir ? »
Car telle est peut-être la véritable magie de Djerba qui ne promet pas l’aventure. Elle promet mieux : la possibilité de l’oublier.
Pourquoi ne pas faire du mythe un ambassadeur ?
Le récent blockbuster L’Odyssée de Christopher Nolan (actuellement dans les salles à Tunis), qui revisite le grand récit homérique et suscite partout curiosité, discussions et controverses d’historiens notamment, pourrait trouver dans l’île un écrin tout naturel pour une projection exceptionnelle.
J’imagine la scène ; une soirée illuminée, une place importante, l’air tiède de la Méditerranée, des étoiles au-dessus des coupoles blanches, et sur un écran dressé en plein air, Ulysse quittant Troie pour se perdre dans les mers du monde… il y aurait comme un petit air d’Odyssée.
Une telle initiative ne serait pas seulement cinéphile, elle pourrait être une formidable manière de rappeler les atouts de Djerba : son patrimoine, ses paysages, son architecture, ses traditions, son artisanat et cette douceur particulière qui fait de l’île bien davantage qu’une destination balnéaire.
Ithaque demeure la patrie d’Ulysse ; Djerba, elle, pourrait être son refuge.
Et si Homère avait connu l’île tunisienne, qui sait ? Il aurait peut-être ajouté quelques vers à son Odyssée. Il aurait raconté cette île où les oliviers plongent leurs racines dans une terre ancienne, où la mer semble toujours appeler au départ, mais où chaque coucher de soleil donne envie de rester.
Je garde le souvenir émerveillé d’un moment suspendu dans le désert : la projection de Star Wars de George Lucas à Ong Jmel, en plein cœur du décor qui avait servi de cadre au film. Sous les étoiles, quelques happy few, conviés par l’Ontt — mais où sont donc passées ses prestigieuses opérations de promotion ? —, étaient assis sur des coussins ou allongés sur de confortables matelas, pour vivre l’aventure de Tatooine en plein désert. Ils regardaient défiler les péripéties de Luke Skywalker tandis que le paysage réel prolongeait à l’écran l’univers de la fiction.
C’est exactement ce genre de magie que Djerba pourrait offrir à L’Ulysse de Nolan : projeter le film en ville ou en bord de mer sous le ciel d’été ou d’automne, dans cette île que la légende pourrait volontiers faire passer pour la mythique Ogygie de Calypso. Après Tatooine, pourquoi pas l’île des Lotophages? Après les étoiles de George Lucas, celles d’Homère.



