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Majda Roumi à Carthage : Rien n’altère l’admiration du public

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  • 22 août 2026
  • 7 min de lecture
Majda Roumi à Carthage : Rien n’altère l’admiration  du public

Il y a des spectacles de musique qu’on voit avec les yeux, et d’autres qu’on voit avec le cœur, et surtout à travers les souvenirs. Majda Roumi a été parmi nous pour un concert grandiose, le 19 août dernier, à la clôture de la 60e édition du Festival international de Carthage. C’est une soirée de retrouvailles où la prestation musicale proprement dite s’est finalement effacée derrière les émotions qui ont submergé le public, et même les professionnels.

La Presse — Majda Roumi a débuté sa carrière à travers la célèbre émission Studio el Fan qui a fait émerger de nombreuses stars ayant marqué la musique arabe. Dès son premier passage, elle a captivé l’audience par sa maîtrise exceptionnelle de « Ye touyour », un titre particulièrement exigeant du répertoire d’Ismahan.

En 1976, soit il y a 50 ans exactement, elle a été à l’affiche du « Retour de l’enfant prodigue » (« Awdat al ibn al dhal »), un film célèbre de Youssef Chahine où elle donne la réplique à Mahmoud El-Meliguy, Hichem Selim et d’autres grands noms du cinéma égyptien. Elle n’a pas renouvelé son expérience d’actrice, et s’est contentée d’interpréter les bandes originales de films.

La chanteuse libanaise a connu près d’un demi-siècle de gloire artistique, où elle est restée fidèle à ses principes et ses engagements. Depuis l’ère des cassettes, jusqu’à cette révolution récente de l’image, elle a été toujours égale à elle-même.  Par sa beauté naturelle et ses choix artistiques aussi pertinents qu’inspirés, elle a résisté face aux stars qui ont fait de l’exposition du corps et de la provocation un levier de notoriété.

Son répertoire est fait de ballades romantiques et d’hymnes de résistance. Il est empreint de poésie, pas seulement au sens figuré, mais parce qu’elle a véritablement interprété des textes de poètes de renom, dont des vers de Mahmoud Derwiche et de Nizar Kabbani. On lui doit la popularisation de ces poèmes auprès d’un large public éclectique, de tous âges et de tous horizons sociaux.

Majda Roumi a donné son premier concert à Carthage en 1980. Elle n’avait que 24 ans, mais on voyait déjà en elle une voix prometteuse. Elle était accompagnée par la Troupe libanaise des arts populaires. Et, contrairement à ce que laissent penser certaines vidéos, elle n’a pas chanté en playback. C’était seulement la musique qui était enregistrée, mais pas la voix.

Elle est encore revenue en 2010, en 2013, puis en 2018. Et, la voilà encore de retour, après huit ans d’absence, pour le grand bonheur de son nombreux public. Ses tubes ont bercé la jeunesse de beaucoup de Tunisiens, et ravivent chez  ses fans d’innombrables souvenirs.  C’est ce savant mélange d’excellence musicale et de nostalgie qui nourrit l’impatience de la revoir.

Les billets se sont envolés en un temps record. Le jour du concert, il y avait beaucoup de spectateurs, dont même des journalistes et des diplomates, qui sont restés  debout tout au long de la soirée, faute de places disponibles.  Or, derrière cette affluence, il n’y avait pas que l’engouement, mais aussi une véritable inquiétude.

Les vidéos de ses derniers passages sur scène, et même de ses interviews, ont laissé présager une fragilité vocale. On savait qu’elle ne pourra pas chanter comme autrefois. Certains de ses admirateurs les plus fidèles ont même préféré ne pas assister  à son concert à Carthage pour garder intact l’émerveillement qu’ils ont toujours voué pour elle. On croisait les doigts pour que la soirée de clôture du festival soit réussie, pas seulement pour profiter d’une bonne ambiance musicale, mais pour que la grande Majda ne soit pas frustrée de sa propre performance.

La star libanaise a été accueillie par de longs applaudissements. Le premier titre interprété, « Aaam yessaalouni », a révélé d’emblée une voix tremblante, encore plus altérée par une sonorisation défectueuse. De chanson en chanson, le verdict est tombé. La voix de Majda Roumi  a perdu de son éclat et de sa puissance.

Mais est-ce pour autant un problème ? Il reste l’énorme plaisir de la voir chanter en direct, d’interagir avec elle et partager des moments mémorables avec l’idole de plus d’une génération. On avait des étoiles plein les yeux en écoutant son discours où elle a exprimé son bonheur de retrouver le public de Carthage.

Et puis, pour « Khedhni habibi », un titre phare de son répertoire, Majda Roumi a oublié les paroles. Elle a interrompu l’orchestre, et nos cœurs se sont arrêtés un instant, suspendus à sa réaction. Le souci essentiel du public qui a patienté des heures entières sous un soleil de plomb afin d’assister à ce concert était de ne pas la voir embarrassée et déçue.

Quand elle a dit au micro «  j’ai oublié la phrase », c’était  un grand moment d’émotion. Il fallait l’applaudir pour la soutenir, et c’était une longue ovation empreinte de tendresse. Avec la spontanéité et la sincérité qu’on lui connait, elle a repris la chanson devant des milliers de spectateurs bouleversés.

Il est évident qu’un autre chanteur aurait essuyé une avalanche de critiques pour une scène similaire. Mais, comme c’est Majda Roumi, l’amour du public est inconditionnel. On en a fortement ressenti la dimension humaine, car c’est l’effet du temps qui passe sur les artistes que nous vénérons, comme sur nous tous.

La soirée s’est poursuivie sans failles. Les spectateurs étaient émerveillés en la voyant interpréter des titres toujours aussi populaires comme « Kon sadiki » et « Kalimat ». La star a refusé de céder le micro aux spectateurs qui l’ont accompagnée au  chant sans l’interrompre et sans que leurs voix en chœur ne prennent le dessus sur la sienne. On aurait voulu écouter « Maa l jarida », mais c’était difficile de concentrer tous les tubes de Majda Roumi en seulement deux heures de concert.

Et, même avec des classiques aussi nombreux, il y a eu du nouveau dans ce concert, avec notamment deux titres qui viennent de sortir « Bala wala ay kalam » et « Oul ye Albi  Oul ».

La star libanaise a réservé des surprises au public tunisien, en reprenant des titres phares de Hedi Jouini, Saliha et Oulaya. Elle a même arboré notre drapeau et notre chechia nationale. Dans un discours sur son propre pays, actuellement au  cœur de la guerre, elle expliqué que la musique et la joie de vivre sont pour ses compatriotes de véritables moyens pour surmonter les troubles.

C’est cet espoir et cette résilience qui rendent Majda Roumi encore plus admirable. Que retenir de cette soirée de clôture à Carthage ? Certainement pas les problèmes de sonorisation qui ont été rapidement rectifiés, ni l’encombrement des gradins et des chaises, ni même les fausses notes. Ce qui reste mémorable, c’est surtout la profondeur humaine. Ce concert est une démonstration que l’amour du public ne vacille pas.

Ni les années ni les nouvelles tendances n’effacent les grands artistes du cœur du public. C’est une affection indéfectible, au-delà des imperfections. On les aime toujours, envers et contre tout.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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