Culture

Mes Humeurs : La frontière, cette ligne de fuite

  • 22 août 2026
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs : La frontière, cette ligne de fuite

La Presse — Une Humeur récente basée sur l’ouvrage de Leila Slimani (Le pays des autres) traitait des frontières, il a suffi d’une image ou plutôt des images pour que le sujet nous revienne en forme de boomerang.  Ces images datent du jeudi 30 et le vendredi 31 du mois de juillet. En moins de 48 heures, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont arrivées à Ceuta, ville espagnole de 83.000 habitants, les causes exactes de cette arrivée en masse restent floues.

On a beaucoup plus d’hypothèses et de conjectures que de réponses claires.  Rumeurs des réseaux sociaux  et tensions politiques ont suivi provoquant notamment une grave crise entre les gouvernements italien et espagnol.  Des milliers de candidats à l’émigration avaient tenté de franchir en masse la frontière séparant le Maroc de cette enclave espagnole, porte étroite de l’Europe plantée sur la côte africaine.

Des hommes, des femmes, des adolescents, certains à la nage, d’autres escaladant les barrières, avançaient vers cette mince bande de terre européenne avec l’obstination de ceux qui n’ont plus grand-chose à perdre. On parla alors d’« invasion », de « crise migratoire », de « pression » sur l’Europe. Les mots, déjà, dressaient une autre frontière. Cette situation nous pousse à nous interroger sur le sens « d’une frontière ». Une ligne sur une carte, un poste de contrôle, une barrière métallique ? Ou cette invention humaine qui transforme un côté du monde en « ici » et l’autre en « ailleurs » ?

Les images de Ceuta ont quelque chose de vertigineux, d’un côté, l’Europe, espace de droit, de prospérité (relative), de mobilité pour certains, de l’autre, une Afrique dont tant de jeunes rêvent de s’échapper. Et entre les deux, quelques mètres d’eau, des grillages, des uniformes, quelques mètres seulement, mais qui semblent contenir tout l’écart du monde.

C’est là que les réflexions de Claudio Magris que j’ai évoqué dans la même Humeur, sur les frontières, prennent une résonance particulière. Chez l’écrivain italien, grand voyageur, la frontière n’est jamais seulement une séparation : elle est aussi une rencontre, une zone ambiguë où les identités se frottent, se mêlent et parfois se défont. Elle peut protéger, mais elle peut aussi enfermer, elle peut donner une identité à un territoire et elle rappelle surtout que cette identité n’est jamais naturelle : elle a été dessinée, déplacée, contestée au fil des siècles.

Le paradoxe est saisissant : l’Europe a longtemps rêvé de supprimer ses frontières intérieures, un Français peut traverser l’Italie, l’Allemagne ou l’Espagne sans même s’arrêter, mais au moment où il s’agit de ceux qui viennent du Sud, la frontière réapparaît, plus haute, plus armée, plus impitoyable. Schengen a rendu invisibles certaines frontières pour les uns et presque infranchissables celles qui séparent l’Europe du reste du monde.

Leila Slimani, elle, nous ramène à une autre vérité : celle des appartenances multiples, des identités qui ne tiennent jamais dans une case. Dans son roman (Le pays des autres) à travers le Maroc de l’après-guerre et le destin de Mathilde, elle montre combien une frontière peut être intime avant même d’être géographique.

On peut vivre entre deux langues, deux cultures, deux histoires, et découvrir que le véritable exil commence parfois au cœur même de l’appartenance. Les migrants de Ceuta ne franchissaient donc pas seulement une frontière espagnole, ils tentaient de franchir ce que nos sociétés ont construit comme une frontière entre ceux qui ont le droit de circuler et ceux qui doivent justifier leur présence, leur désir d’ailleurs, parfois jusqu’à leur existence même.

Il ne s’agit pas de nier le droit des Etats à contrôler leurs frontières. Un Etat ne peut être privé de toute maîtrise de son territoire, mais il faudrait se méfier des mots qui transforment des êtres humains en une masse menaçante. Une « invasion » efface les visages, elle dispense de regarder les histoires individuelles. Ceuta nous rappelle ainsi une chose simple et terrible : les frontières sont solides pour ceux qui les gardent, fragiles pour ceux qui les rêvent. Et derrière chaque barrière, il y a toujours quelqu’un qui se demande de quel côté du monde il lui sera enfin permis de vivre.

Auteur

Hamma Hannachi

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