26e Festival arabe de la radio et de la télévision : Les médias arabes à l’heure de la transformation numérique
Dans le cadre de la 26e édition du Festival arabe de la radio et de la télévision, plusieurs rencontres et tables rondes ont été consacrées aux profondes mutations que connaît le paysage médiatique arabe sous l’effet de la transformation numérique. Du développement du podcast à l’évolution des pratiques touristiques, en passant par la place croissante du public dans la production de l’information et les enjeux liés à l’intelligence artificielle, les échanges ont mis en évidence la nécessité pour les médias traditionnels de repenser leurs contenus, leurs formats et leur relation avec les audiences.
La Presse — La première journée a été marquée par l’ouverture de l’exposition ASBU consacrée aux technologies et aux équipements, organisée en marge du Festival à Hammamet. La manifestation a constitué un espace de présentation des dernières solutions technologiques destinées aux organismes arabes de radio et de télévision, mais également un lieu d’échange entre professionnels des médias et entreprises spécialisées.
Lors de l’ouverture, le ministre du Tourisme, Sofiane Tekaya, a insisté sur le rôle des médias dans la promotion des destinations touristiques arabes. Au-delà de leur fonction traditionnelle d’information, les médias participent désormais à la construction même de l’image d’une destination et à la manière dont celle-ci est perçue par les publics. Le président de l’Asbu, Mohammed Bin Fahd Al-Harithi, a, pour sa part, placé cette évolution dans le contexte plus large de la transformation numérique du secteur audiovisuel. L’Union entend accompagner les organismes arabes dans leur adaptation technologique, notamment à travers la digitalisation, le développement des compétences et la mise en place d’infrastructures numériques liées à l’intelligence artificielle. Il a également souligné le rôle des échanges professionnels et de la formation dans cette transition. La première table ronde de la journée a porté sur «Podcast: tendances du contenu et influence», consacrant la montée en puissance de ce format dans les usages médiatiques. Les intervenants ont relevé que le podcast ne se limite plus au contenu sonore et évolue vers des formats visuels adaptés aux plateformes numériques.
Les discussions ont également porté sur les nouveaux modèles économiques, fondés notamment sur la publicité et les abonnements.
Selon les données citées lors de la rencontre, le marché mondial du podcast aurait atteint environ 39 milliards de dollars en 2025 et pourrait dépasser 130 milliards à l’horizon 2030. Pour les intervenants, l’essor du podcast ne signifie pas la disparition des médias traditionnels, mais les oblige à engager une transformation interne. La crédibilité demeure l’un de leurs principaux atouts, à condition de savoir l’adapter aux nouveaux modes de consommation de l’information. L’intelligence artificielle apparaît, dans ce contexte, comme un outil susceptible de faciliter la production des podcasts, notamment pour l’écriture des scripts, le traitement sonore et la création d’effets audio. La rencontre a également insisté sur la nécessité pour les médias arabes de développer leurs propres modèles et contenus afin de passer d’une position de consommateurs à celle d’acteurs capables de produire et de diffuser des contenus originaux à l’échelle internationale.
Le journalisme touristique, de l’information à la création d’une destination
La quatrième conférence-débat du Festival a été consacrée au « Journalisme touristique : de la transmission de l’événement à la création d’une destination». Les échanges ont mis en évidence l’évolution du journalisme touristique, qui ne se limite plus à présenter ou à promouvoir un lieu. Il s’agit désormais de faire vivre une expérience au public, notamment grâce à la vidéo, aux technologies immersives, à la réalité virtuelle et à l’intelligence artificielle. L’universitaire algérienne Faiza Yekhlef a ainsi appelé à dépasser le journalisme touristique traditionnel au profit d’une approche plus expérientielle, capable de faire ressentir au spectateur l’aventure et l’atmosphère d’une destination.
Cette transformation implique également une relation plus étroite entre médias, institutions touristiques et professionnels du secteur. Le président de l’Union arabe des médias spécialisés dans le tourisme, Awni Al-Daoud, a insisté sur la nécessité d’un partenariat fondé sur l’accès à une information fiable et précise, ainsi que sur la lutte contre les rumeurs et les informations trompeuses.
Les nouvelles pratiques numériques modifient parallèlement les comportements des voyageurs. Les chiffres avancés lors de la rencontre indiquent que 78 % des touristes choisissent leur destination à travers les sites internet et que 41 % des consultations sont effectuées depuis des téléphones portables. L’influence des créateurs de contenu et des réseaux sociaux devient également déterminante, les recommandations des influenceurs étant citées comme un facteur intervenant dans le choix de destination pour une part importante des voyageurs.
Les productions audiovisuelles et les séries constituent, elles aussi, de nouveaux instruments de promotion touristique. Les expériences turque et chinoise ont notamment été évoquées comme exemples de l’impact que peuvent avoir les productions dramatiques sur l’attractivité d’un territoire.
L’expérience espagnole présentée par la journaliste Doña Ramiro Muñoz a illustré cette évolution du rôle de la télévision : de la couverture d’événements à la création de récits et de programmes permettant de révéler des territoires parfois peu connus, à travers leurs paysages, leurs traditions et leurs modes de vie. Pour la Tunisie, Wajih Khalifa, chargé de la gestion du cabinet du ministre du Tourisme, a présenté une stratégie reposant sur la diversification des marchés et des produits, le développement des outils de communication et le renforcement de la présence numérique. L’objectif affiché est de passer progressivement d’une promotion traditionnelle de l’offre à la construction d’une image globale et renouvelée de la destination tunisienne. Il a également annoncé que la Tunisie sera désignée capitale arabe du tourisme en 2027, avec des préparatifs déjà engagés, notamment à travers la mise en place d’une plateforme numérique et le lancement d’un appel à propositions.
Un public devenu acteur de l’information
Une autre rencontre organisée à Yasmine Hammamet a porté sur «Les mutations du public… l’interaction et la création de contenu». Les intervenants ont souligné une transformation majeure de la relation entre médias et audiences : le public n’est plus seulement destinataire de l’information, mais participe à sa production, à sa circulation et à son évaluation.
Le journaliste et auteur égyptien Mohamed Barmi a relevé l’importance croissante des plateformes numériques dans les pratiques d’information et l’essor des créateurs de contenu. Cette évolution impose aux médias de repenser leurs productions en fonction des usages propres aux plateformes, notamment en tenant compte des modes de recherche et des attentes des internautes.
Cette nouvelle relation avec le public a également été analysée par Abdelsamad El Jatioui, professeur à l’Institut supérieur des métiers de l’audiovisuel du Maroc. Le public numérique intervient désormais dans la construction du contenu, mais aussi dans son évaluation, pouvant exercer une influence sur les productions médiatiques. La question de l’intelligence artificielle a occupé une place importante dans les échanges. Les participants ont défendu une utilisation de l’IA au service de la qualité de la production, tout en insistant sur la nécessité d’un cadre déontologique et d’une formation spécifique. La gouvernance des usages de l’intelligence artificielle apparaît ainsi comme un nouvel enjeu pour les professionnels des médias. La rencontre a également abordé le phénomène des chambres d’écho, ainsi que la circulation de la désinformation et des fausses informations sur les plateformes numériques. Pour Walid Sakaf, professeur yéménite spécialisé dans les médias numériques, cette évolution appelle une vigilance accrue de la part des médias et des professionnels de l’information.
Une même question en filigrane: comment réinventer les médias ?
À travers ces différentes rencontres, le 26e Festival arabe de la radio et de la télévision a fait apparaître une même problématique : comment les médias peuvent-ils préserver leur rôle et leur crédibilité tout en s’adaptant à des publics, des technologies et des modes de consommation de l’information en mutation constante ? Du podcast aux contenus touristiques, de l’intelligence artificielle aux réseaux sociaux, les discussions ont montré que la transformation numérique ne concerne plus uniquement les outils de production. Elle touche désormais la nature même du contenu, les modes de narration, les modèles économiques et la relation avec le public.
L’enjeu pour les médias arabes semble ainsi se situer moins dans l’opposition entre médias traditionnels et nouveaux médias que dans leur capacité à intégrer les nouveaux usages sans renoncer aux exigences professionnelles qui fondent leur crédibilité : qualité de l’information, fiabilité des sources, formation des journalistes et respect de la déontologie.
Synthèse A.DRISSI, d’après TAP



