L’économie sociale et solidaire ne pourra réellement trouver sa place dans le paysage économique tunisien sans un environnement favorable, des mécanismes de financement adaptés et des outils permettant de mesurer sa contribution à l’économie nationale. C’est le constat dressé par le professeur universitaire et spécialiste de l’économie sociale et solidaire, Lotfi Ben Aïssa.
Intervenant sur Express Fm, Ben Aïssa a ajouté qu’il manque encore une vision claire permettant d’articuler les secteurs public, privé et de l’économie sociale et solidaire autour d’un nouveau modèle de développement. Une répartition précise des rôles entre ces trois composantes est, à ses yeux, indispensable pour pouvoir mesurer leur efficacité et leur contribution respective à l’économie.
Lotfi Ben Aïssa a, dans ce contexte, appelé l’État à revoir ses politiques publiques ainsi que le fonctionnement des établissements publics, tout en accélérant la numérisation des services administratifs. Il a notamment relevé les difficultés persistantes liées à la complexité des procédures, à la corruption et au climat général de l’investissement.
Un déficit commercial attendu en hausse en 2026
Sur le front des échanges extérieurs, le spécialiste a estimé que le déficit commercial devrait repartir à la hausse en 2026. Il a rappelé qu’il s’était maintenu autour de 7,7 % en 2021, 2022 et 2023, avant de reculer d’un point en 2025.
Cette amélioration ne devrait toutefois pas se poursuivre en 2026, compte tenu, selon lui, des contraintes et des défis auxquels l’économie tunisienne reste confrontée.
La question fiscale constitue également un point central de son analyse. Pour Lotfi Ben Aïssa, le principal défi consiste à parvenir à réduire la pression fiscale tout en permettant à l’État de continuer à assumer ses engagements sociaux.
Il a indiqué que la pression fiscale atteint actuellement 35,5 %, soit plus du double de la moyenne enregistrée en Afrique, estimée à environ 16 %.
Un système fiscal jugé déséquilibré
L’universitaire a par ailleurs critiqué la structure du système fiscal tunisien, qu’il considère comme marquée par un déséquilibre important.
Il a notamment évoqué la répartition de la fiscalité directe, affirmant que les personnes physiques supportent 68 % de la charge fiscale, contre moins d’un tiers pour les entreprises. Selon lui, cette répartition devrait être inversée.
Autre déséquilibre relevé : la prédominance de la fiscalité indirecte. Celle-ci représente, selon ses chiffres, 59 % de l’ensemble des recettes fiscales, contre 41 % pour la fiscalité directe.
Pour Lotfi Ben Aïssa, une réforme en profondeur du système fiscal constitue ainsi l’un des points d’entrée nécessaires pour revoir le modèle de développement tunisien.
Le poids de la fiscalité pèse également, selon lui, sur le pouvoir d’achat des citoyens. Il estime que le contrôle s’est principalement concentré sur le secteur formel, alors qu’une partie importante des activités du secteur informel échappe encore à la surveillance.
Pour réduire l’évasion fiscale liée au secteur informel, le spécialiste a évoqué la possibilité de procéder à un changement des billets de banque. Une telle mesure pourrait, selon lui, permettre à l’État de récupérer des ressources financières et fiscales supplémentaires et de favoriser l’intégration progressive des activités informelles dans le circuit organisé.
Il a toutefois insisté sur la nécessité d’une décision “étudiée et ciblée”, afin que cette mesure réponde effectivement à l’objectif recherché.
Entreprises communautaires : 60 seulement sont actuellement en activité
Évoquant enfin les entreprises communautaires, Lotfi Ben Aïssa a indiqué que le Plan de développement 2026-2030 et la loi de finances pour 2027 prévoient de renforcer le soutien à cette catégorie d’entreprises.
Les chiffres disponibles montrent toutefois un décalage entre les demandes enregistrées et le nombre de structures effectivement opérationnelles.
791 demandes ont été déposées jusqu’à présent. Parmi elles, 230 entreprises ont achevé leurs procédures de constitution légale, tandis que 75 ont obtenu un financement. Mais seules 60 entreprises sont finalement entrées en activité.
Ces structures ont contribué à la création de 380 emplois, soit une moyenne de six emplois par entreprise.
Pour Lotfi Ben Aïssa, ces résultats restent encore en deçà des objectifs fixés par la dernière loi de finances, notamment en matière de création d’emplois. L’enjeu est désormais de faire passer les entreprises communautaires du stade des projets et des procédures administratives à celui d’une activité économique réellement productive et créatrice d’emplois.



