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Du journalisme à la grâce littéraire : Sofiène Ben Farhat courronné par le prix FABA

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  • 27 septembre 2026
  • 4 min de lecture
Du journalisme à la grâce littéraire : Sofiène Ben Farhat courronné par le prix FABA

Sofiène Ben Farhat a « commis un autre roman » comme il aime à le répéter et cette fois ce roman fait également mouche ! Il vient de décrocher le Prix FABA 2026 pour la littérature .

Il y a des voix que l’on croit connaître parce qu’elles ont longtemps battu le rappel au fil des colonnes, au gré de cette urgence quotidienne où le journaliste s’impose en « historien de l’instant ».

On pensait avoir pris la mesure de sa plume, celle d’un camarade de route des grands jours de La Presse de Tunisie. Et puis, le roman survient ou se rappelle à nous, telle une vague obscure emportant les digues du certain. Avec le Prix Abdelwaheb Ben Ayed pour la littérature (FABA) venant couronner Abba, Abba, la pierre de la convoitise (Éditions Arcadia), c’est un complice de toujours que les lettres tunisiennes célèbrent, mais c’est surtout une œuvre magistrale qui s’impose avec la brutalité d’un mirage en plein désert.

Ce quatorzième roman ne se contente pas de raconter : il ausculte, il dissèque, il envoûte. Situé dans cette Tunisie hallucinée de l’année 2021, le récit déploie un réalisme magique vibrant, un univers baroque où la poésie côtoie le pavé, où la grandeur des aspirations humaines se heurte à la triviale poussière du quotidien. Sofiène Ben Farhat y dresse le miroir d’une époque fébrile, «où il y a beaucoup de rêves, mais aussi beaucoup de trivialité», selon ses propres termes.

Pour saisir ce saut dans le vide, il faut écouter l’auteur parler de ce métier de presse où il fit ses premières noces avec le verbe : « Mon regard de journaliste influence ma manière d’écrire bien entendu, car le journaliste est un historien de l’instant et c’est un romancier du réel. Le journalisme me permet de participer à l’intensité de la vie, mais le roman me permet de raconter la vie. »

Raconter la vie, ce n’est pas l’enjoliver ; c’est descendre jusque dans ses tripes, là où la lumière affronte l’ombre. Dans l’extrait poignant de ce livre primé, la langue se fracture pour toucher au sacré et à la déchéance :

«J’ai perdu la capacité de dire des mots… Je n’ai jamais connu ma mère, je n’ai connu que mon père. Je voudrais l’appeler maintenant, père, père Abba abba. Mais j’ai oublié jusqu’à mes premiers et mes derniers mots. Ils s’estompent. J’articule enfin Aaaaa Bbbb… Je sombre parmi les crachats, les vomissures, les mégots, les déchets et la crasse que mon corps inerte a lâchés au moment ultime. Et c’est fini.»

C’est précisément dans cette tension entre le râle ultime et l’invocation mythique que réside la magie du livre. Le style dépouillé, organique, fait vaciller les certitudes. Le mot « Abba » n’est plus seulement deux syllabes balbutiées avant l’effondrement ; il devient le point d’ancrage d’un monde en quête de mémoire, un cri jeté à la face du néant.

Voir un enfant de notre maison de presse décrocher cette distinction prestigieuse n’est pas simplement un sujet de fierté confraternelle. C’est la confirmation lumineuse d’une intuition partagée : sous le vacarme des dépêches et la fureur de l’actualité immédiate, coule une eau plus profonde, un fleuve romanesque où la Tunisie se contemple, se rêve et se pardonne. Félicitations à notre collègue et ami pour ce prix FABA amplement mérité, qui consacre l’art de transformer le réel en légende.

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Auteur

Salem Trabelsi

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